L’Espagne va accueillir les migrants à bord de l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Une décision qui fait un « large consensus » au sein de la classe politique espagnole.

© Fournis par Francetv infoLes 630 migrants à bord de l’Aquarius vont être accueillis dimanche 17 juin par les autorités espagnoles. Depuis plus d’une semaine, le bateau de SOS Méditerranée est au coeur de l’actualité, après les refus de l’Italie et de Malte d’autoriser le bateau à accoster. Le nouveau chef du gouvernement, Pedro Sánchez, a proposé l’aide de l’Espagne. « Ça ne fait jamais de mal à un gouvernement de gauche de montrer des gages à la gauche », a estimé Hubert Perès, professeur de science politique à l’université de Montpellier et spécialiste de l’Espagne. Mais selon lui, ce n’est « pas un coup de communication ».

franceinfo : Y a-t-il un changement politique en Espagne sur l’accueil des migrants ?

Hubert Perès : Un changement, ce serait trop fort. Il y a un infléchissement qui est présenté comme un infléchissement pour raison humanitaire, pour mettre un peu plus d’humanité dans la politique migratoire, mais on n’a pas eu dans le discours du Parti Populaire des relents aussi populistes et anti-immigration qu’on a eus dans d’autres gouvernements de droite en Europe. Le parti populaire a restreint un certain nombre de droits, en particulier il a supprimé la couverture maladie universelle qui permettait même aux immigrés clandestins d’avoir une carte d’accès aux soins comme pour toute population résidant en Espagne. Mais les choses ne sont pas allées très loin de ce côté. D’ailleurs la meilleure preuve c’est que les réactions du Parti Populaire à l’annonce de Pedro Sánchez sur l’Aquarius ont été des réactions extrêmement mesurées, même le porte-parole du parti a indiqué qu’il y avait là un souci d’humanité qu’il partageait mais il a prévenu qu’il fallait faire attention à l’effet d’appel. Néanmoins, le principal favori pour reprendre la tête du Parti Populaire après Mariano Rajoy a, lui, offert sa collaboration pour accueillir des réfugiés de l’Aquarius, donc il y a quand même un large consensus.

Alors, est-ce un coup de communication du gouvernement ?

Non, dire que c’est un coup de communication, ça considérerait qu’il y a quelque chose de cynique. Il y a quelque chose qui est profondément ancré dans la gauche espagnole et au-delà, dans la population espagnole, même si elle a son extrême droite et même s’il y a parfois des réactions xénophobes extrêmement violentes en Espagne. La majorité de la population espagnole ne considère pas que l’immigration soit un véritable danger d’une part, et d’autre part il y a les soucis humanitaires, l’idée d’humaniser le traitement de l’immigration, même si l’on est d’accord sur le contrôle des frontières – les socialistes n’ont pas dit qu’ils arrêtaient le contrôle des frontières, mais qu’ils voulaient mettre un peu plus d’humanité dans la manière d’accueillir les candidats à l’exil.

L’Espagne a accueilli plus de 9 300 migrants depuis le début de l’année 2018. Mais les conditions d’accueil ne sont pas meilleures que dans les autres pays européens.

Les ONG sur le terrain, qui sont très actives, dénoncent régulièrement les conditions d’accueil des immigrés, le fait que leurs droits ne sont pas respectés, qu’on ne vérifie pas assez immédiatement s’ils peuvent éventuellement déposer une demande de reconnaissance du statut de réfugié, que les centres d’internement sont absolument débordés, que la protection par des barrières électrifiées très coupantes à Ceuta et Melilla sont absolument inhumaines, provoquent de graves blessures .Donc il y a des critiques qui sont récurrentes. Et l’Espagne a beaucoup investi ces dernières années sur la surveillance maritime, par exemple pour empêcher autant que faire se peut les petites embarcations d’approcher de ses côtes. Elle ne réussit pas tout à fait et elle tente comme tous les autres pays de faire repartir chez eux ceux qui n’ont pas droit à l’asile, et comme les autres pays européens elle y parvient assez mal puisque seule une minorité est retournée dans son pays d’origine.

L’Espagne annonce qu’elle va enlever certains barbelés, les plus coupants. C’est symbolique ?

Sous le gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero, l’installation de barbelés d’un type assez particulier avait été décidée. Ils étaient composés de lames extrêmement coupantes. On n’est pas là dans des barbelés ordinaires. Zapatero l’avait décidé, puis les avait retirés, et le gouvernement de Mariano Rajoy les avait remis. L’idée, c’est d’humaniser sans remettre en question l’idée du contrôle des frontières. Ce n’est pas un coup de communication, néanmoins évidemment ça ne fait jamais de mal à un gouvernement de gauche de montrer des gages au fond à la gauche, en particulier parce qu’il est en concurrence sur le plan électoral et sur le plan symbolique avec la gauche radicale de Podemos, qui a pris une orientation beaucoup plus ouverte à l’immigration.