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Archive for the ‘HISTOIRE DE PARIS’ Category

L’ancien journaliste Maurice Séveno, l’une des figures de la grève de mai 1968 à l’ORTF, est décédé dans le Calvados à l’âge de 92 ans, a annoncé mardi à l’AFP l’ex-député François Loncle, s’exprimant au nom de la famille.

Le journaliste Maurice Séveno pris en photo le 21 octobre 1981 à Paris

Fournis par AFP Le journaliste Maurice Séveno pris en photo le 21 octobre 1981 à ParisMaurice Séveno, né le 6 juin 1925, a notamment participé à la présentation du premier journal télévisé en 1949 sur l’ORTF. Il a également présenté le Soir 3 au début des années 80 et dirigé l’information de FR3 (1981 à 1984).

Il a été l’un des meneurs de la grève de 1968 à l’ORTF, ce qui lui a valu d’être licencié et interdit d’antenne. Il fonde alors l’Union des journalistes de télévision, qui regroupe 70 journalistes licenciés comme lui de l’ORTF, et qui se battent pour retrouver leur travail.

Il revient à l’antenne en 1981 à l’arrivée du Parti socialiste au pouvoir.

Adhérent au PS, Maurice Séveno a été le conseiller de François Mitterrand pour la télévision, notamment lors de la campagne de 1981. Il s’investit aussi dans la radio, notamment la création des « radios libres ».

Il a aussi été conseiller municipal de Trouville-sur-Mer de 1989 à 2001.

Parallèlement, il apparaît dans plusieurs films (« Le Soleil des voyous », « Vivre pour vivre », « La Nuit américaine »…) et est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages.

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Il y a pile cinquante ans, l’occupation du siège de la Fédération par quelques footballeurs en colère prenait fin. À mi-chemin entre le mouvement étudiant et le mouvement syndical, le Mai-68 des footballeurs n’aura été qu’un épisode anecdotique et n’aura pas su rendre « le football aux footballeurs ». Il aura au moins montré que le football peut très bien être concerné par les conflits traversant la société.

Raymod Kopa, pionnier de la lutte pour l'évolution du statut des joueurs

© Fournis par Newsweb Raymod Kopa, pionnier de la lutte pour l’évolution du statut des joueurs

L’avenue d’Iéna s’attendait à une nouvelle journée paisible en ce 22 mai 1968. Loin du tumulte du Quartier latin et ses révoltes étudiantes, le 16e arrondissement parisien se réveille doucement. Il est huit heures. Une centaine d’individus selon l’AFP se dirige vers le numéro 60 de l’avenue. Cette adresse ne doit rien au hasard. Ces dizaines de joueurs de football s’apprêtent à s’emparer du siège de la Fédération française de football. La grande majorité d’entre eux sont des amateurs. Il n’y a que Michel Oriot et André Mérelle qui chaussent les crampons de manière professionnelle pour le Red Star à l’époque.

La troupe de contestataires se barricade à l’intérieur du bâtiment. Sur l’avenue, les volontaires distribuent les premiers tracts. Le personnel travaillant pour la Fédération est confiné dans une pièce, tandis que Pierre Delaunay, secrétaire général de la FFF, et Georges Boulogne, instructeur général, sont presque pris en otages et emmenés dans une autre salle. Tout ce beau monde sortira finalement très vite dans l’après-midi. En jetant un œil en arrière vers le siège de la Fédération qu’ils abandonnent, les fugitifs auront pu lire les deux banderoles déployées aux fenêtres. « Le football aux footballeurs » et « La Fédération, propriété des 600 000 footballeurs ». Le Mai-68 des footballeurs est lancé.

À la chasse aux pontifes

L’homme à l’origine de l’initiative s’appelle François Thébaud. Il est rédacteur en chef du Miroir du football. « C’était un organe marginal par rapport aux mastodontes qu’étaient L’Équipe et France Football, mais qui diffusait des idées totalement différentes sur le foot, explique Alfred Wahl, historien spécialiste du football et de cet épisode de 1968. Ils faisaient partie de la mouvance des journaux sportifs communistes. » Le comité de rédaction du Miroir du football guide donc les amateurs de ballon rond qui ont répondu à l’appel lancé par le journal. L’objectif : renverser ceux au pouvoir. « Il fallait plus de démocratie, resitue Alfred Wahl. L’idée était de rendre aux footballeurs français ce qui leur appartenait, c’est-à-dire le football, et le retirer à ce qu’on appelait les pontifes. »François Thébaud prend alors des airs d’Émile Zola et le tract de ce comité d’action attaque très fort. « Nous accusons [les pontifes de la Fédération] d’avoir travaillé contre le football. » Les accusés deviennent tour à tour des « profiteurs du football » ou des « insulteurs de footballeurs ». Pierre Delaunay et Georges Boulogne monopolisent les critiques. Le premier est comparé à un « vulgaire Louis XVI » quand l’autre se voit qualifié de « chef de la Mafia des entraîneurs ». En souhaitant « libérer le football de la tutelle de l’argent » et des puissants sur fond de lutte des classes, le mouvement des footballeurs s’inscrit parfaitement dans celui plus global de Mai-68. « Ça a été présenté comme un phénomène extraordinaire parce qu’il régnait l’idée que le sport ne faisait pas de politique, confie Alfred Wahl. C’est totalement fallacieux. »

« Giresse, c’est zéro ! »

Dans le fond, ces amateurs de football ne sont là que pour défendre une vision de leur jeu. Un jeu fait de plaisirs entre amis. Un football ludique qui ne serait qu’une distraction sans prise de tête. En somme, une vision à l’opposé le plus total de celle de Georges Boulogne. L’homme écrit noir sur blanc dans son journal que le football doit cesser d’être « une activité ludique » pour devenir « une activité éducative ». La détente et la distraction laissent place à la rigueur, la formation et la discipline. Boulogne veut ainsi adapter le football à la réalité économique et sociale de son temps en promouvant le travail et la performance. « Le football devait devenir une sorte d’entreprise avec des ouvriers disciplinés censés donner le meilleur rendement », regrette Alfred Wahl. Fini le football champagne, un peu fou et improvisé, place à la rigueur défensive et la mort du spectacle. « Un jour, Boulogne m’a dit : « Giresse, c’est zéro ! », relate l’historien. Alors que c’était le meilleur joueur de France ! C’était zéro parce que ce n’était pas du tout une brute, c’était un joueur fin. Et ça, il ne le supportait pas. Ce n’était pas sa vision du foot. »Du côté de l’avenue d’Iéna, à l’image du football que l’on défend, on fait la fête. « On installe des lits de camp, on festoie allègrement dans les salons huppés de la Fédération, raconte Mickaël Correia, journaliste et auteur d’Une histoire populaire du football.Les débats enflammés autour d’un autre football et les projections de films de matchs internationaux vont bon train, le tout entrecoupé de parties de foot sauvage sur la très pimpante avenue d’Iéna. » Les contestataires ont le sourire, car ils peuvent aussi compter sur le soutien de Just Fontaine. « C’était quelqu’un qui avait un peu les mêmes idées sur le foot qu’Albert Batteux et son stade de Reims : cette idée du football comme phénomène ludique », rappelle Alfred Wahl. L’international français accepte même de présider la naissante Association française des footballeurs, qui reçoit le soutien de Kopa, Douis ou encore Mekloufi.

Le contrat à vie mis à mort

Les professionnels ont aussi leur propre intérêt dans cette lutte. Dès 1963, le contrat du joueur est l’objet de toutes les dénonciations. Raymond Kopa élève la voix dans France-Dimanche et dénonce le statut de footballeur professionnel en le présentant comme un « statut d’esclave ». Plus timidement, l’Union nationale des footballeurs professionnels fait une demande pour le changer. « À cette époque, il n’y avait pas de statut juridique, expose Alfred Wahl. Le football professionnel était hors des règles de la législation sociale en France. Il n’y avait pas de contrat pour les joueurs. Le joueur signait une licence en entrant dans un club professionnel et il restait jusqu’à ses 35 ans à la disposition des dirigeants. » Une situation inimaginable de nos jours.La mise à mort de ce contrat est peut-être la « victoire incontestable du Mouvement de mai », selon Alfred Wahl. Les discussions sur l’instauration d’un contrat à temps librement négocié par les joueurs sont lancées. Le nouveau statut professionnel voit le jour en 1969. Il est progressivement établi et corrigé jusqu’en 1972. Un an plus tard, la Charte du football professionnel est écrite. « Tout le monde se rendait compte que ça ne pouvait plus durer, mais il a fallu ce mouvement pour que les choses se fassent », s’étonne l’historien. Ce mouvement de 1968, mais aussi une nouvelle grève générale des joueurs pros en 1972 pour forcer des dirigeants décidément très réticents.

Un « échec immédiat »

Le mouvement était trop minoritaire pour s’éterniser. Les occupants quittent le siège de la Fédération le 27 mai, cinq jours après leur arrivée. Dans le calme et de leur plein gré, « comme s’ils se faisaient peu d’illusion à propos de leur action ». « Les événements n’ont rien changé sur le coup », concède le spécialiste de l’épisode. Au Miroir des sports, on évoque un « échec immédiat », explicable par l’indifférence globale des joueurs en France. « Il n’y a pas eu d’adhésion, de développement et le mouvement global arrivait aussi à sa fin au niveau national », note Alfred Wahl. Finalement, cet épisode n’est que celui d’une minorité résistante du football. Une minorité parisienne. Une minorité de l’avenue d’Iéna, sans plus.Même si elle offre des résultats mitigés, la révolte n’a pas été vaine pour autant. Le football français retrouve un semblant de démocratie. Les clubs de tout niveau sont mieux représentés, et joueurs et entraîneurs font leur entrée dans les instances dirigeantes. Des têtes tombent. Antoine Chiarisoli, président de la Fédération, quitte son poste et est suivi par Pierre Delaunay. D’autres restent. Georges Boulogne est nommé nouveau directeur national du football. Il a alors carte blanche pour imposer sa vision de la formation en France et fonde le Centre national de Vichy. Pendant que l’Association française des footballeurs présidée par Just Fontaine s’effiloche, André Mérelle tire un constat amer de sa lutte : « Alors même que dans les autres sphères sociales nous assistons à une remise en cause de la notion d’autorité, le football reste le domaine d’autocrates non éclairés. Pas question pour eux de partager le pouvoir, il leur faut tout entier. » Quelques années plus tard, ce même contestataire, figure de proue du Mouvement, se retrouve nommé par Georges Boulogne en tant qu’entraîneur au Centre de Vichy. Avant d’être directeur de l’Institut national du football de Clairefontaine pendant douze ans. Ironie du sort.

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La révolution estudiantine n’a pas seulement libéré nos moeurs : elle a aussi mis à terre le modèle de développement fordiste qui prévalait depuis un demi-siècle, nous rappelle Frédéric Tristram, maître de conférences en histoire économique contemporaine à Paris 1 Panthéon- Sorbonne. Et les conséquences sont lourdes.

"Mai 68 a bouleversé notre vieux modèle économique"t

© Archives/AFP « Mai 68 a bouleversé notre vieux modèle économique »t

Capital : Lorsque l’on pense à Mai 68, les mutations sociétales provoquées par cet événement viennent facilement à l’esprit. C’est moins le cas en ce qui concerne ses conséquences économiques ou sociales. Pourquoi ?
Frédéric Tristram : Parce que l’aspect sociétal de Mai 68 est plus visible et plus simple à analyser. La société française était corsetée et la morale traditionnelle, incarnée par le général de Gaulle, de plus en plus contestée. Les changements sociétaux qui étaient exigés, comme l’accès à la contraception, à l’avortement, ou la modification des rapports entre les jeunes et les adultes se sont réalisés sans trop de douleur. Les répercussions économiques et sociales sont plus rarement abordées car elles sont beaucoup plus complexes et ambiguës. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne sont pas importantes… bien au contraire !

Quelles sont-elles ?
À court terme, Mai 68 marque le triomphe du salariat dans le cadre de la société fordiste. Nous assistons à ce moment-là à un retour au compromis de 1945 (le patronat accepte de mieux traiter les salariés pour qu’ils consomment plus et que la production s’accroisse), dont les accords de Grenelle sont le symbole : les salaires sont relevés de 10% et le Smig (salaire minimum interprofessionnel garanti) de 35%.

Les années qui suivront verront aussi un renforcement des droits collectifs des salariés. La transformation du Smig en Smic (salaire minimum interprofessionnel de croissance, dont l’évolution suivra désormais celle du pouvoir d’achat) et la généralisation de la mensualisation sont des conséquences directes de 1968 qui vont améliorer les conditions de vie des salariés les plus modestes.

Mais, paradoxalement, Mai 68 annonce aussi, à plus long terme, la naissance d’une forme de libéralisme économique qui va questionner le compromis de 1945 et le fonctionnement de la société fordiste. L’antagonisme entre ces deux tendances apparaît bien dans les slogans de l’époque. Tandis que les ouvriers criaient “Pompidou, des sous”, les étudiants voulaient “jouir sans entraves” : ils n’avaient clairement pas les mêmes revendications ! Cet hédonisme individuel va déboucher sur une remise en question du modèle de production, des droits collectifs qui y sont associés et des corps intermédiaires.

Cette mutation va-t-elle se traduire rapidement dans le monde du travail après 1968 ?

Non, le mouvement sera très lent. La hiérarchie va demeurer très prégnante assez longtemps, et les droits collectifs ne seront pas affaiblis pendant la période giscardienne. Curieusement, c’est après l’élection de Mitterrand que les choses vont commencer à bouger. En particulier avec les lois Auroux de 1982, qui permettent de signer des accords d’entreprise dérogatoires… Il est toujours plus facile pour la gauche de mettre en place ce genre de réformes. Il faut dire que la montée du chômage a incité les pouvoirs publics à trouver des formules moins contraignantes pour les entreprises et moins protectrices pour les salariés.

L’épisode de 1968 va-t-il modifier la façon dont les politiques économiques sont menées en France ?
Pas tellement. Il y a bien eu une volonté d’introduire plus de concertation sociale avec le projet de “nouvelle société” de Jacques Chaban-Delmas (Premier ministre de 1969 à 1972, NDLR). L’ancien maire de Bordeaux voulait mener une politique de partage des revenus en mettant les partenaires sociaux autour de la table pour s’entendre sur la répartition de la valeur ajoutée. Mais cela n’a pas fonctionné, car le patronat y voyait une ingérence, et les syndicats une manière de réguler les salaires. Il était déjà difficile de les faire travailler ensemble !

Mai 68 marque-t-il le début du déclin des syndicats français ?
À court terme, absolument pas, ils en sortent au contraire renforcés. L’une des grandes avancées sociales de 1968 est la reconnaissance par les accords de Grenelle de la section syndicale d’entreprise. On peut dire, au contraire, que l’amplification de l’influence syndicale entamée en 1936 avec les délégués d’atelier et qui s’est poursuivie en 1945 avec le comité d’entreprise a atteint un sommet. Mais sur le long terme, oui, Mai 68 va les affaiblir, car la reconnaissance des droits individuels et la naissance d’une société plus fluide vont à l’encontre de la discipline collective.

La “start-up nation” d’Emmanuel Macron serait-elle donc l’héritière de Mai 68 ? 

Oui, il s’agit de l’une des filiations du mouvement estudiantin. Même si beaucoup d’acteurs auraient été surpris à l’époque si vous leur aviez dit qu’en dérégulant la société fordiste le résultat serait celui-ci ! Il n’est donc pas étonnant que certains anciens soixante-huitards comme Daniel Cohn-Bendit ou Romain Goupil se reconnaissent dans cette société libérale-libertaire. Mais ce n’est cependant pas la seule filiation : il y a également celle de l’extrême gauche, qui cultive la nostalgie de ces luttes anciennes et un peu fantasmées. Mais bizarrement, ils vont plutôt faire référence à d’autres événements historiques, comme la Commune de Paris.

Jean-Luc Mélenchon appelle à un nouveau Mai 68. La situation vous semble-t-elle comparable ?
Absolument pas. Ce qui fonde la révolte aujourd’hui, ce n’est pas la discipline pesante de la société, mais plutôt son caractère un peu trop fluide, et la précarité qui en découle. Aujourd’hui, s’il y a un CDI, tout le monde va se jeter dessus ! Alors que, en 1968, le raisonnement c’était plutôt “je ne veux pas devenir bourgeois comme papa”, “je ne veux pas finir à l’usine” ou “je ne veux pas être un salarié ordinaire”.

Alors que la croissance plafonne à 2% et que nous subissons un chômage de masse, Mai 68 s’est déroulé dans une période de prospérité historique. Etait-ce une révolte d’”enfants gâtés” ?
Les années 1960 se caractérisent par une forte croissance, une amélioration considérable du sort des salariés et un accès élargi aux biens de consommation et aux études supérieures, mais tout n’y était pas rose non plus. Jusqu’en 1968, les salaires vont certes évoluer, mais moins vite que la croissance. De plus, même si nous n’en étions plus aux Temps modernes de Chaplin, les conditions de travail restaient difficiles.

Aujourd’hui, les grandes contestations concernent souvent les questions écologiques, comme à Notre-Dame-des-Landes. Etait-ce déjà le cas en 1968 ? Est-ce aussi l’un des héritages de ces événements ? 

En mai 1968, l’écologie n’était pas un sujet brûlant, mais elle apparaissait déjà en filigrane, avec la critique de la société de consommation – même si, là encore, l’opposition était nette entre les étudiants qui trouvaient la télévision aliénante et les ouvriers qui exigeaient plus de sous pour pouvoir s’offrir un nouveau poste ! L’écologie va ensuite très vite s’affirmer dans le débat public, avec la remise en question de la logique de la croissance. Ce qui tombait assez bien, car celle-ci était en train de fléchir. Il y aura d’un côté la formule assez radicale de la “croissance zéro”, qui prend un tour très revendicatif contre le programme nucléaire et s’articule avec la contestation de la société de consommation. De l’autre côté, le centre-droit de Giscard va aussi s’emparer de cette question, en plaidant pour une croissance plus sobre, plus qualitative.

Le concept d’autogestion était aussi très présent en mai 1968 et par la suite, comme l’a montré l’affaire de l’usine Lip en 1973. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Cette idée était en effet portée par un courant particulier de la sphère politique, la “deuxième gauche”, soutenue notamment par la CFDT. Malgré sa popularité, il y a eu très peu de suites concrètes à l’affaire Lip (les salariés avaient saisi le stock de l’usine en faillite). Les autres courants de la gauche, comme la CGT, plus jacobins, ont en effet toujours été très méfiants envers le concept d’autogestion. Mais on peut malgré tout voir dans le développement actuel de l’économie sociale et solidaire, où les salariés sont associés à la gestion, un héritage de Mai 68, même si des coopératives existaient déjà auparavant.

Mai 68 a-t-il vraiment été le déclencheur de tous ces changements ?
D’autres pays ont connu ces mêmes mutations sans connaître de tels événements… Ces changements se sont en effet produits un peu partout au même moment, mais la caractéristique française est d’avoir concentré tout cela dans un événement bien défini dans le temps et dans l’espace. Cela a généré des références et un imaginaire collectif qui ont pesé sur la vie politique tout au long des années 1970, bien plus qu’ailleurs.

Aujourd’hui encore, Mai 68 est un référent important de la vie politique, pour ceux qui l’abhorrent comme pour ceux qui l’idéalisent.Pourquoi n’y a-t-il pas de mémoire plus “mesurée” de l’événement ?
Globalement, nous sommes aujourd’hui dans une idéalisation de Mai 68, dont l’image cadre parfaitement avec la revendication sans cesse croissante de droits individuels. Même s’il y a des discours très radicaux contre l’héritage de Mai 68, ils restent minoritaires. La force des clivages idéologiques en France empêche d’articuler une critique modérée des conséquences de cet événement.

Il y a tout de même une critique récurrente concernant les dégâts qu’aurait occasionné Mai 68 sur notre système éducatif, et qui expliqueraient en partie les piètres résultats de la France dans ce domaine quand on se compare à des pays semblables. Est-ce le cas ?
En partie, mais Mai 68 n’est pas le seul responsable de nos problèmes de formation. D’autres pays occidentaux ont connu ce phénomène, et ils s’en sortent mieux. Le problème chez nous vient aussi de la dualité entre notre système de grandes écoles et l’université, qui est délaissée. Nos mauvais résultats peuvent donc s’expliquer par la conjonction entre l’égalitarisme de Mai 68 et notre élitisme un peu malthusien.

Coeur de la contestation ouvrière pendant les événements de mai, l’usine Renault de l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt, n’a pas résisté au temps. Elle a fermé ses portes en 1992, comme bon nombre de sites de production victimes de la désindustrialisation. Aujourd’hui, le paysage s’est métamorphosé : c’est une salle de spectacle au design futuriste, la Seine musicale, qui se dresse sur ce bout de terre. Moins pollué, le fleuve n’est plus seulement utilisé pour transporter des marchandises : certains, comme ce courageux pratiquant le paddle, s’y adonnent désormais à des activités nautiques.

Cette image ferait sans doute sourire les sociologues Jean-Pierre Le Goff et Paul Yonnet et le philosophe Marcel Gauchet, qui caracolaient en tête de cette manifestation à Caen (Calvados). Tous trois se sont depuis en partie désolidarisés de l’héritage de Mai 68. En 2018, la seule chose qui semble avoir changé sur la place de la Gare, c’est le tramway, revenu après avoir été délogé en 1937 par les autobus. La lutte, toujours, mais contre la pollution !

En mai 1968, par peur des pénuries de denrées alimentaires, les Parisiens se pressent chez leurs petits commerçants pour faire le plein de courses, comme ici, rue du Faubourg- Saint-Denis, dans le Xe arrondissement. Cinquante ans plus tard, les lieux se sont métamorphosés. Dans une Ville lumière qui se préoccupe de mettre en valeur son patrimoine pour attirer les touristes, les façades noircies ont été astiquées. Avec le souci de rendre la ville aux piétons, les trottoirs ont été élargis, et les voitures ne peuvent plus s’y garer.

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Le critique de cinéma et cinéaste Jean-Louis Comolli brode un texte poétique autour d’une série de photogrammes tirés d’un film de Michel Andrieu et Jacques Kebadian, « Le Droit à la parole » (1968).

© Fournis par Le Monde Interactif

En 1967 naît le collectif l’ARC (Atelier de recherche cinématographique), qui documente les mouvements étudiants. En mai-juin 1968, ses membres filment les événements, images dont Michel Andrieu et Jacques Kebadian tirent un film, Le Droit à la parole. De cette œuvre, le critique de cinéma et cinéaste Jean-Louis Comolli a tiré, avec l’un des réalisateurs, une série de très beaux photogrammes, autour desquels il brode un texte brillant et poétique.

L’opuscule qui en ressort est une évocation de l’attaque vaporeuse du temps, du devenir poudreux, spectral, de l’Histoire et des images. Toute la mythologie de 68 est figée dans des poses où, à la valeur iconique (barricades, lancer de pavé…), se mêle une dimension fantomatique. Le geste de la révolte revient suspendu dans le temps, comme quelque chose dont la liberté continue de nous interroger, y compris sur le sens à lui attribuer.

Ce qu’en ces mots, et avec talent, dit Comolli : « A cinquante ans de distance, l’usure du temps a sans doute dégradé l’homogénéité photographique de la pellicule, mais l’effet premier, l’effet majeur, de cette dégradation est de libérer les prises de vue de la nécessité ordinaire de l’analogie photographique qui commande à la ressemblance, à l’identité, au “réalisme”. Ces jeunes gens, ces étudiants, ces ouvriers, sont devenus des emblèmes, dans l’histoire, mais hors du temps. Les photogrammes gagnent en légèreté, ils sont aériens, flottants, ils nous invitent à un autre regard sur les traces de ces manifestations, de ces batailles, de ces couloirs, de ces foules… Un autre regard ? Celui qui est sensible à l’autre dimension de toute image – celle qui n’est plus narrative, qui n’est plus anecdotique, qui n’est plus identificatoire (qui n’est plus policière). Nous voulons dire : sa beauté. »

Les Fantômes de Mai 68, de Jacques Kebadian et Jean-Louis Comolli, Yellow Now, 80 pages, 12,50 €.

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Mai 68, ce n’est pas uniquement les étudiants, les cheminots ou les fonctionnaires. Sur bancs des facultés de médecine et dans les services des hôpitaux, des changements importants vont également s’opérer.

sante: Caricature du Général de Gaulle qui symbolise la lutte contre les mandarins.

© Inserm/CNRS Images/Schuch productions Caricature du Général de Gaulle qui symbolise la lutte contre les mandarins.Les pavés volent sur le boulevard Saint Michel à Paris. Les barricades se montent. Les slogans s’affichent fièrement sur les murs des facultés parisiennes. Sur les bancs de l’ancienne faculté de médecine de Paris, la protestation s’organise. Le Pr Jean-Noël Fabiani, responsable du diplôme universitaire d’histoire de médecine de Paris-Descartes et qui était étudiant en médecine en mai 68 l’assure: «Mai 68 a eu un grand impact sur la médecine moderne».

Car Mai 68 sonne tout d’abord la fin du mandarinat. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les mandarins, grands chefs de service des hôpitaux, dirigent d’une main de fer les services de médecine à l’hôpital. «Ils faisaient ou défaisaient la carrière de leurs assistants au moindre signe de défaillance ou d’insoumission», se souvient le Pr André Vacheron, membre de l’Académie nationale de médecine et alors jeune chef de clinique à l’hôpital Necker en cardiologie. Ségolène Aymé, médecin généticienne, explique, dans une vidéo publiée par l’Inserm que «c’était un modèle paternaliste de la connaissance et de l’organisation sociale».

Une situation intenable pour les étudiants, qui scandent un slogan: «En médecine, comme partout, plus de grands patrons.» Le reversement de cette hiérarchie aura lieu le 9 mai à 17h30. Les étudiants en médecine se réunissent dans un amphithéâtre, au 45 rue des Saints-Pères, «que nous avions rebaptisé pour l’occasion «l’amphithéâtre «Che Guevara»», se souvient le Pr Jean-Noël Fabiani. «Il y a eu une diatribe excellente contre les grands patrons. Et nous, jeunes étudiants, avons voté la fin du mandarinat, dans un joyeux brouhaha. Rien que ça!»

La création des CHU

Avec la fin du mandarinat, c’est aussi la création des CHU qui s’accélère. En 1958, une réforme conduite par Robert Debré avait lancé la création des centres hospitaliers universitaires, combinant trois rôles: les soins, l’enseignement et la recherche. «Cette réforme n’a pas été facilement admise», explique le Pr Daniel Couturier, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine et alors chef de clinique. Des gens qui étaient très en place ne voulaient pas changer leur manière de fonctionner.»

En 1968, seuls deux CHU étaient en place: celui de l’hôpital Saint-Antoine et celui de Necker. «Mai 68 a mis un coup de pied dans la fourmilière», assure le Pr Jean Noël Fabiani. «Dans les deux ou trois ans qui ont suivi le mouvement, 13 CHU ont été créés à Paris, dans des locaux jusque-là inexistants.»

Humaniser la médecine

La façon de considérer le patient change également. Les étudiants demandent que l’homme malade soit «pris en charge dans sa totalité somatique, psychologique et socio-économique, en abordant tous les problèmes affectifs, sexuels, psychologiques ou sociaux», explique le Pr André Vacheron, et non plus seulement leurs «problèmes organiques ou somatiques.»

Les étudiants s’étaient constitués en comité, dans la faculté occupée de la rue des Saint-Pères pour rédiger un livre blanc des études médicales. «Nous travaillons dans les sous-sols de la faculté. Et au 6ème étage, nous avions poussé les macchabées pour faire des dortoirs», raconte le Pr Jean-Noël Fabiani, qui a participé, en mai 1968 à la deuxième greffe cardiaque en Europe. «J’avais conscience de vivre un moment historique. J’étais passionné par ce que je voyais. J’avais 20 ans, et j’étais tout à fait d’accord avec les propositions de changement dans la prise en charge des patients: moi, ce que je voulais, c’était soigner des gens.»

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Des dessinateurs, des chanteuses et des historiens racontent Mai 68 à l’occasion du cinquantième anniversaire des manifestations du Quartier latin.

Couverture de Chacun de vous est concerné

© Casterman 2018 Tardi Couverture de Chacun de vous est concerné

Mai 68 a 50 ans. Alors que son souvenir est omniprésent, paradoxalement, il a jusqu’ici peu inspiré le 7e ou le 9e Art. « Il y a peu de fictions sur ce sujet, parce que ça ne s’y prête pas très bien », estime le scénariste de BD Jean-Pierre Pécau.

« C’est quelque chose qui a fondamentalement changé la société et en même temps c’est deux mois de grogne, puis l’essence revient et tout le monde part en vacances. Ce n’est pas la prise du Palais d’hiver: il n’y a pas de dramaturgie ».

Il s’est tout de même attelé à la tâche en imaginant pour sa série Jour Jdeux uchronies sur Mai 68. Dans l’une, les manifestations conduisent au triomphe de la contre-culture, dans l’autre, à la guerre civile.

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© Delcourt / Casterman / Le Lombard 2018 Image

« Mai 68 n’est pas figé dans le temps »

Dans un style différent, refusant toute nostalgie, le dessinateur Tardi et la chanteuse Dominique Grange signent Chacun de vous est concerné, un livre-vinyle pour rappeler que « Mai 68 n’est pas figé dans le temps », mais « un moment du mouvement révolutionnaire, qui est tout le temps en cours », précise Dominique Grange. Avec le groupe Accordzéâm, elle propose donc de nouvelles versions, « plus rock », de onze chansons engagées écrites entre 1968 et maintenant. Parmi elles: À bas l’état policier, un morceau encore scandé dans les manifestations.

« Avec ce livre-vinyle, on a voulu dire qu’on avait, qu’on a toujours raison de se révolter », poursuit-elle. « Il faut oser descendre dans la rue, prendre les espaces de parole lorsqu’il y en a, et tant pis si on se fait foutre sur la gueule ».

Les chansons sont accompagnées d’illustrations de Tardi et de textes retraçant, depuis 68, 50 ans de luttes contre le nucléaire, les violences policières ou encore la maltraitance animale: « On ne voulait pas être dans la tranchée de Mai 68 », insiste Grange. « 68, c’est dans le monde entier et pas uniquement dans notre petit microcosme du Quartier latin ».

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© Casterman 2018 – Tardi, Dominique Grange BD 68

« Traduire l’esprit du temps »

C’est cependant ce microcosme qu’ont choisi de mettre en scène l’historien Patrick Rotman et le dessinateur Sébastien Vassant. Dans La Veille du grand soir, leur ambition est d’établir un déroulé rigoureux, jour par jour, des événements de Mai. Pour cela, Patrick Rotman, 19 ans en 68, convoque le général de Gaulle, Godard et … Fernandel.

« Tout ce qui concerne les personnages dits historiques est vrai », assure-t-il. « Je n’ai pas voulu inventer. Je pense que l’on ne peut pas se permettre de leur faire dire des choses qui n’ont rien à voir avec ce qu’ils ont dit ».

Tout en inventant le personnage d’un étudiant, fortement inspiré par son propre parcours, pour « traduire l’esprit du temps », l’historien s’est appuyé sur des informations obtenues auprès du préfet de Police de Paris Maurice Grimaud et du ministre des Armées Pierre Messmer.

Puisant dans une documentation aussi rigoureuse, le duo belge Raives et Warnauts propose dans Sous les pavés une vision romanesque de Mai 68. Cela ne les a pas empêchés, pour mieux montrer que rien n’a changé, ou presque, en 50 ans, de placer dans la bouche d’un de leurs personnages une fameuse phrase d’Emmanuel Macron: « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ».

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© Le Lombard 2018 Image

« C’est à nous de le raconter, puisque le cinéma ne le fait pas »

Grange et Tardi ne s’encombrent pas de ce genre de fioritures. Si lui veut « parler des petites gens, qui souffrent, espèrent », elle écrit pour les ouvriers grévistes de 68 qui « jouaient leur vie, leur travail [pour] qu’eux aussi aient un écho de ces luttes à travers des chansons ».

Profitant des 50 ans de Mai 68, le duo veut mettre en lumière les oubliés de l’Histoire. Parmi eux figurent Georges Abdallah, doyen des prisonniers politiques d’Europe, mais aussi Pierre Overney, un militant tué en 1973 par un policier lors d’une distribution de tracts. Une chanson intitulée Pierrot est mort lui est dédiée. « C’est à nous de le faire, c’est à nous de le raconter, puisque le cinéma ne le fait pas », s’emporte Tardi.

Si le cinéma a évoqué l’hédonisme de Mai 68, notamment dans Innocents de Bertolucci, la BD s’intéresse surtout à la violence des manifestations. Bien que certains albums, comme Filles des Oiseaux de Florence Cestac, restituent l’ambiance psychédélique de Mai 68, d’autres, comme La Veille du Grand Soir, privilégient des tons très sobres pour « sortir des stéréotypes et des images un peu légendaires » et « raconter vraiment ce qui s’est passé ».

Bien que plus romanesque et psychédélique, Sous les pavés essaye de concilier cette ambition, notamment à travers une scène, quasi muette, reconstituant telle une bataille les affrontements du 10 mai rue Gay Lussac: « C’était encore plus violent que ce que l’on a fait », précise Raives. « Les gens qui habitaient aux alentours jetaient sur les CRS des meubles, des garde-robes, des boules de pétanque. C’est étonnant qu’il n’y ait pas eu de morts. Leurs casques n’étaient pas faits pour recevoir des coups ».

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© Éditions Delcourt, 2018 – Rotman, Vassant Image

Une « fuite éperdue vers les étages, tapant contre les portes »

Les CRS montaient dans les appartements pour déloger les étudiants. Une séquence racontée aussi bien par Warnauts et Raives que Patrick Rotman. « Rue Gay Lussac, vers 5 heures du matin, c’était la chasse aux manifestants. Les policiers montaient dans les étages, ils tapaient dans les appartement et les vidaient », raconte Rotman.

Dans Chacun de vous est concerné, une chanson écrite en juin 68, Dominique Grange évoque un fait similaire: « Quand je dis ‘Si vous nous avez laissé matraquer sur le palier’, c’est une chasse à l’homme que j’ai vécue dans un escalier de la place Saint-Michel avec je ne sais combien de flics derrière nous ». Elle se souvient encore de cette « fuite éperdue vers les étages, tapant contre les portes, avec personne qui nous ouvrait ». Dans La Veille du grand soir, un policier tire une femme par les cheveux. Une scène dont Rotman a été témoin:

« Des scènes de violence comme celle-là, il y en a eu des dizaines. Quand des manifestants étaient pris isolément, ils étaient salement tabassés. Même le préfet de police a fait une circulaire aux policiers pour ne pas tabasser les manifestants isolés ».

Cet aspect est rarement montré dans les films sur Mai 68, qui privilégient l’hédonisme à la révolution. Dominique Grange, qui a passé le mois de mai dans les usines à chanter en soutien aux grévistes, n’a « pas vu tellement ce côté festif du côté des ouvriers ».

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© 2018 Le Lombard Image

« Il y a eu une grenade rouge dans le ciel et la police a attaqué »

Présent le 10 mai rue Gay Lussac, Patrick Rotman se souvient quant à lui du mélange « de grande allégresse, d’exaltation et de violence » qui régnait ce jour-là:

« Jusqu’à deux heures du matin, c’était une fiesta avec des milliers, voire des dizaines de milliers de gens qui chantaient, dansaient dans la rue… les riverains, les voisins… Puis, tout d’un coup, il y a eu une grenade rouge dans le ciel et la police a attaqué. A partir de là, pendant quatre heures, c’était tout l’inverse, des affrontements d’une violence terrible. »

L’historien ajoute: « Il faut bien comprendre que Mai 68 est un événement complexe, composite. Il n’a pas une seule couleur. Il y a beaucoup d’événements: une révolte étudiante, une grève générale, une crise au sommet de l’État, une crise existentielle de la société française. Tout ça se mélange. Personne ne vit la même chose ». Et chacun en sort transformé, comme Florence Cestac le raconte dans Filles des Oiseaux, où elle évoque Mai 68 et ses conséquences sur la société française:

« Nous les femmes avons eu beaucoup d’acquis. Ça nous a filé une énergie et une envie de faire les choses qui n’étaient pas de mise avant. Je pense que je n’en serais pas là s’il n’y avait pas eu 68. Je serais restée dans ma province, j’aurais été prof de dessin, j’aurais eu une petite vie tranquille… »

50 ans plus tard, le bilan est en demi-teinte, estime-t-elle: « On s’est dit qu’on allait changer le monde et ça n’a pas vraiment été le cas. On est un peu en train de détricoter tout ce qu’on a acquis. Certains essayent de revenir sur le droit à l’avortement. C’est terrifiant ». La révolution continue.

La Veille du grand soir de Rotman et Vassant, Delcourt, 192 p., 24,95 euros.

Filles des oiseaux 2 de Florence Cestac, Dargaud, 56 p., 13,99 euros.

Sous les pavés de Raives et Warnauts, Le Lombard, 80 p., 16,45 euros.

Jour J Mai 68 de Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Fred Blanchard, Fernandez et Fab, Delcourt, 128 pages, 22,95 euros.

Chacun de vous est concerné de Dominique Grange, Tardi et Accordzéâm, Casterman, 42 euros. Ils donneront un concert samedi 26 mai à 20h au Hall de la chanson, 211, Avenue Jean Jaurès, dans le 19e arrondissement de Paris.

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DÉCRYPTAGE – Secoué par Mai 68, la France n’est pas le seul pays à vivre une année agitée. Aux États-Unis, et plus largement dans l’ensemble du bloc occidental, la guerre au Vietnam rencontre un vif rejet tandis que, dans le bloc communiste, le printemps de Prague est arrêté par les chars de l’Armée rouge.

figarofr: En août 1968, des manifestants tchécoslovaques tentent d'arrêter un char soviétique à Prague.© UPI/AFP En août 1968, des manifestants tchécoslovaques tentent d’arrêter un char soviétique à Prague.

C’est une vague de contestations protéiforme qui déferla en 1968 sur la planète, et pas seulement en France. Si elle frappa surtout le monde occidental, elle n’épargna pas non plus, de l’autre côté du rideau de fer, le monde communiste, avec des revendications relatives aux fondements les plus élémentaires de la démocratie. À l’occasion du cinquantième anniversaire de Mai 68, Le Figaro propose un tour du monde deluttes de cette année éminemment politique.

● Au cœur de la contestation occidentale, le rejet de la guerre au Vietnam

En 1968, l’Amérique est en guerre au Vietnam depuis déjà treize ans, défendant le Sud pro-occidental contre le Nord communiste et son allié, le Front de libération du Sud Vietnam, plus connu sous le nom de Viet Cong. Chaque année, le gouvernement américain doit envoyer des renforts et promet «la lumière au bout du tunnel». Mais cet «optimisme contrôlé», comme l’écrit l’historien Jean Cazemajou dans La Guerre du Vietnam et l’opinion publique américaine, ne fonctionne pas. «[Ce] discours a fini par porter atteinte au patriotisme de l’Américain moyen», estime-t-il. L’année 1968 est un tournant, avec l‘«offensive du Têt», lancée le 30 janvier par le Viet Cong. D’une ampleur sans précédent, elle se solde par un échec sur le plan militaire pour le Nord, mais elle représente aussi une défaite politique pour Washington car il devient manifeste que le Vietnam est devenu, pour les États-Unis, un inextricable bourbier.

Les mouvements pacifistes, au début minoritaires et cantonnés aux universités, notamment Berkeley et Columbia, se répandent rapidement. Chaque jour, des manifestations ont lieu dans les grandes villes américaines. Le rejet de cette guerre s’exporte même en Europe, notamment en Italie, en Allemagne fédérale, en Angleterre et en France. «À Londres, le 17 mars 1968, 25.000 personnes marchent sur l’ambassade américaine en sautillant sur place et scandant: Ho Ho Ho Chi Minh!», raconte le site Hérodote. À Berlin-Ouest, l’ambiance est plus électrique encore après la tentative de meurtre contre le dirigeant du Syndicat des étudiants socialistes allemands, Rudi Dutschke, dit «Rudi le Rouge». À Nanterre et à la Sorbonne, des Comités Vietnam s’opposent à ce qu’ils considèrent comme «l’impérialisme capitaliste». «Le Vietnam est l’élément déclencheur et fédérateur de toutes les contestations», déclare au Figaro Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l’Université Panthéon-Assas, qui vient de publier 1968. Quand l’Amérique gronde.

● La «naissance du progressisme», entre individualisme et communautarisme

Au-delà, «68 est l’acte de naissance du progressisme américain», selon Branaa, qui note qu’avec l’élection de Trump, «ce mouvement fait face à un constat d’échec». «Par progressisme, j’entends la conjonction entre individualisme libéral et communautarisme des minorités», précise l’universitaire. En la matière, les revendications de 1968 concernent d’abord la question raciale, loin d’être épuisée malgré la loi de 1964 sur les droits civiques, qui met fin à la ségrégation. «Dans les faits,elle persiste pour les Noirs américains, notamment en matière de logement. On retrouve aussi le Vietnam car ils sont surreprésentés dans les contingents d’appelés», ajoute le spécialiste des États-Unis. C’est l’une des raisons pour lesquelles Martin Luther King s’opposa à cette guerre. L’assassinat du prix Nobel de la paix, en 1968, donne lieu à de violentes émeutes raciales dans une soixantaine de villes américaines, qui font 39 morts. Ces événements sont attisés par les groupes noirs américains les plus extrémistes, souvent violents et racistes, comme les Black Panthers. Le 17 octobre 1968, l’Amérique est frappée par le geste de ses athlètes victorieux, Tommie Smith et John Carlos, qui lèvent leur poing ganté de noir – en soutien aux Black Panthers – lorsque l’hymne américain est entonné aux JO de Mexico, où ont eu lieu, dix jours avant, des manifestations étudiantes réprimées dans le sang.

Les revendications concernent aussi la révolution sexuelle, le droit des homosexuels et celui des femmes, avec des féministes américaines qui, en septembre 1968, jettent leurs soutiens-gorge dans des poubelles, pour protester contre l’élection de Miss America, qu’elles jugent rétrograde. «C’est aussi le développement d’une contre-culture avec le mouvement hippie, lui-même issu des beatniks», poursuit Jean-Eric Branaa, évoquant une révolution culturelle qui passe notamment par le cinéma d’auteur naissant et le Rock’n’roll. Même si, depuis, la société de consommation apparaît toujours triomphante, «en 68, les problématiques écologiques apparaissent, c’est l’America Way of Lifequi est remis en cause, il y a une rupture temporelle entre les générations, avec des enfants qui rejettent les modèles hérités», conclut l’universitaire.

● À l’Est, le printemps de Prague, mais sans été

De l’autre côté du rideau de fer, dans les Républiques satellites de l’URSS, les revendications ont une autre tonalité. Il ne s’agit pas de faire triompher le progressisme, mais de respirer un peu d’air démocratique dans un système communiste étouffant. 1968 est marquée par le printemps de Prague, une tentative de relative libéralisation en Tchécoslovaquie, conclue par l’intervention militaire du Pacte de Varsovie, l’alliance entre l’URSS et ses alliées. Le 5 janvier, à la surprise générale, le réformateur Alexander Dubcek prend la tête du Parti communiste tchécoslovaque. «Défiant les Soviétiques et poussé de l’avant par les milieux intellectuels, [il] tente d’instaurer un ‘socialisme à visage humain’. Il supprime la censure, autorise les voyages à l’étranger et fait même arrêter le chef de la police. Beaucoup de Tchécoslovaques se ruent à la découverte de l’Occident», écrit le site Hérodote. L’expérience ne durera pas longtemps. Le 21 août 1968, 300.000 soldats soviétiques envahissent la Tchécoslovaquie. Les chars de l’Armée rouge défilent à Prague.

Si l’on peut parler d’une «victoire militaire», il s’agit également d’un «fiasco politique» pour l’URSS, selon l’historienne Justine Faure, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, interrogée sur France Culture. Pour les communistes les plus orthodoxes, à Moscou, mais aussi dans les autres républiques, ce qui s’est «passé en Tchécoslovaquie est extrêmement dangereux pour le maintien du bloc soviétique», selon l’historienne, qui précise que Leonid Brejnev n’a pas réussi à imposer à Prague un nouveau gouvernement avec «les forces saines du parti communiste» et a dû se rabattre sur les «réformistes». Ils vont devoir «mettre en œuvre les premières épurations en écartant [les] personnalités honnies par Moscou», souhaitant à tout prix éviter un bain de sang, comme lors de l’insurrection de Budapest en 1956. Le peuple hongrois s’était révolté contre le régime imposé par l’URSS, qui envoya, là aussi, ses chars, au prix de plus de 2500 morts, contre 90 lors du printemps de Prague.

En 1968, un autre début de printemps secoue la Pologne. Alors que la pièce Les Aïeux d’Adam Mickiewicz a été interdite, accusée d’être antirusse, des étudiants manifestent à partir du 30 janvier. «Mais le secrétaire général du Parti ouvrier unifié polonais, Władysław Gomułka, [pourtant] classé comme réformateur et libéral à son accession au pouvoir en 1956, est prêt à toutes les compromissions pour conserver le soutien soviétique», note le site Hérodote. Il mène une contre-offensive, accusant les protestataires de visée «sioniste» et réveillant un fort antisémitisme. À Varsovie, le printemps fait ainsi également long feu. En Occident, ces révoltes matées font l’objet de condamnations officielles tout en retenue. «La priorité est de préserver de bonnes relations avec Moscou» alors que le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) a été signé le 1er juillet, rappelle Justine Faure, citant la réaction de Michel Debré, ministre des Affaires étrangères, après la fin du printemps de Prague: «L’intervention soviétique est un grave accident de parcours qui ne peut empêcher la France de poursuivre sa volonté de faire triompher sa conception de la détente». Pas d’été à l’Est en 1968, donc, mais des printemps qui annoncent, d’une certaine manière, la chute du mur de Berlin, vingt-et-un ans plus tard.

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