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Archive for the ‘Dossier Crise de l’Euro’ Category

Argentine, la vie après la faillite

Le Point –

 

À quoi ressemble un État en banqueroute ? Retour à Buenos Aires, dix ans après.

 

 

Grâce à une politique interventionniste et à coups d’aides financières, l’Argentine va mieux, avec notamment un taux de croissance de 8 %. © Olivier Ubertalli

   De notre correspondant à Buenos Aires, Olivier Ubertalli

 

À la faculté d’économie de Buenos Aires, le musée de la Dette extérieure argentine vaut le détour. Des étudiants vous racontent, chiffres à l’appui, l’histoire du naufrage argentin. C’était il y a dix ans. « Le chômage avait grimpé à 22 %. Toutes les classes sociales manifestaient leur ras-le-bol dans un concert de casseroles, décrit Stefano, notre guide. Tout ce gâchis provient de l’explosion de la dette sous la dictature des années 70 et sous la présidence de Carlos Menem dans les années 90. » Décembre 2001. En récession depuis déjà quatre ans, le pays s’enfonce dans la pire crise économique de son histoire. Le FMI refuse d’aider une nouvelle fois le gouvernement radical de Fernando de la Rua, successeur du libéral Carlos Menem. Plus moyen de tenir la parité d’un peso pour un dollar qui servait d’arme anti-inflation. La fuite des capitaux avoisine les 200 milliards de dollars. Le gouvernement limite alors les retraits bancaires à 250 pesos par semaine (40 euros) : c’est le corralito (le petit enclos). Une quinzaine de coupures provinciales, les bonos, circulent pour pallier l’absence de cash. Dégoûtée, appauvrie, une partie de la population pille les supermarchés. Les grèves se multiplient. « Que se vayan todos ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! »), entend-on dans les manifestations. C’est l’état de siège. Les 19 et 20 décembre, une quarantaine de civils meurent sous le feu de la répression policière. L’Argentine plonge en enfer.

 

Le chef de l’État fuit en hélicoptère le palais présidentiel. En deux semaines, l’Argentine change quatre fois de président et, fin décembre 2001, elle fait défaut sur sa dette publique extérieure. » L’Argentine est en faillite. Notre modèle pervers a jeté 2 millions de compatriotes dans l’indigence, détruit la classe moyenne et nos industries », se lamente le nouveau chef de l’État, un péroniste, Eduardo Duhalde. Il rompt le lien avec le dollar qui avait tué la compétitivité de l’Argentine et dévalue le peso. Les banques sont prises d’assaut. Mais les Argentins ont beau frapper contre les rideaux de fer, on leur interdit de retirer leurs dépôts. Certains perdent presque toutes leurs économies. Le chômage touche plus d’un quart de la population. La pauvreté, plus de la moitié. La nuit tombée, des dizaines de milliers de cartoneros ou recycleurs de carton fouillent les poubelles.

 

Débrouille

 

« Ce fut le pire Noël de ma vie », se souvient le styliste Javier Estebecorena. La trentaine passée, il ouvre avec son frère une boutique de mode en décembre 2001. Aucun client ne franchit la porte du magasin dans les premières semaines. « Il n’y avait ni futur ni perspective d’amélioration. Ni cash, ni main-d’oeuvre, ni matériel », poursuit-il. Marcelo Ruarte et son fils Diego ont été licenciés du Bauen, un hôtel de luxe de la capitale. Le patron a filé à l’anglaise sans payer ses dettes. « Nous n’avions même pas d’argent pour envoyer nos enfants à l’école », peste Marcelo. L’ancien réceptionniste sexagénaire s’est converti au troc, puis a enfilé les habits de cuistot, tondeur de pelouse et peintre en bâtiment. En 2003, Marcelo et Diego ont occupé, puis rouvert avec d’anciens collègues l’hôtel Bauen sous forme de coopérative. L’établissement emploie aujourd’hui plus de 160 personnes. Le Bauen fait partie des quelque 200 PME en faillite « récupérées » par leurs employés. 10 000 emplois ont été ainsi préservés. Marcelo se réjouit : « Nous avons démontré que l’autogestion peut rapporter des bénéfices. Ne cherchez pas le patron : il n’y en a plus. Nous sommes tous notre propre patron. »

 

À l’image du Bauen, l’Argentine a sauvé sa peau à force de débrouille et d’un peu d’autogestion. L’ex-bon élève du FMI vanté par son directeur général d’alors, Michel Camdessus, a repris son destin en main. Et ça marche ! Après l’enfer en 2002 (chute de 11 % du produit intérieur brut), le pays sort peu à peu du purgatoire. Il affiche une croissance à la chinoise, de plus de 8 % par an, sauf en 2008 (6,8 %) et 2009 (0,9 %), à cause de la crise internationale. Huit années successives de croissance… Du jamais-vu dans l’histoire argentine. « Bien sûr qu’on va mieux ! s’exclame Estebecorena, dont le commerce est florissant. Nous étions les rois du court terme. Nous avons découvert la stabilité et la prévisibilité. » Bref, de bonnes bases pour entreprendre, réduire la pauvreté et le chômage, tombés sous les 8 %. Si le gouvernement est accusé de manipuler les statistiques officielles, l’embellie est bel et bien là. Les Argentins jouissent d’un salaire minimum et d’un pouvoir d’achat moyen parmi les plus élevés d’Amérique latine.

 

Son salut, l’Argentine le doit d’abord à son toupet. Elle a dit « Basta ! » aux plans d’austérité et au FMI, puissance honnie. « J’ai dû répéter trois fois à Horst Köhler, directeur du Fonds à l’époque, que l’Argentine retirait ses demandes de prêt. Il n’en croyait pas ses oreilles », se souvient Roberto Lavagna. L’ancien ministre argentin de l’Économie (2002-2005) a piloté la plus grande restructuration de dette de l’histoire moderne – 102,5 milliards de dollars – avec une « décote » (réduction de la dette) de 75 %. Début 2006, l’Argentine a remboursé d’une seule traite les 10 milliards de dollars qu’elle devait au FMI. Reste que les marchés financiers internationaux la boudent toujours. Ou lui proposent des taux d’intérêt prohibitifs, considérant que le risque pays est trop élevé. Car Buenos Aires doit encore de l’argent à certains créanciers récalcitrants qui ont entamé des procès, notamment aux États-Unis et au Club de Paris.

 

Mesures « K »

 

Bien sûr, le rebond n’aurait pas été possible sans la flambée des prix des matières premières agricoles, portée par la demande chinoise. Le prix du soja est passé d’environ 200 dollars la tonne en 2002 à 450 dollars ces dernières semaines. Une aubaine pour le premier exportateur mondial de farine et d’huile de soja, deuxième pour le maïs et cinquième pour le blé. Un flot de devises (100 milliards de dollars par an) renfloue les caisses de l’État, qui prélève de fortes taxes sur les exportations. Elles atteignent jusqu’à 50 % pour le soja ! La formidable rente agricole des Argentins finance les mesures « K », pour Kirchner, Nestor, le mari qui a gouverné de 2003 à 2007, et sa femme, Cristina, réélue le mois dernier dès le premier tour de la présidentielle. Le modèle Kirchner passe par la relance de la demande, avec une aide spéciale pour les classes moyennes et défavorisées, comme le système d’Asignacion universal por hijo (plus de 40 euros par mois donnés à chaque enfant scolarisé). Le gouvernement subventionne aussi les tarifs de l’énergie, de l’eau et des transports. À Buenos Aires, le ticket de métro vaut 20 centimes d’euro. La consommation est vigoureuse, les centres commerciaux bondés. Cette année, il se vendra en Argentine plus de voitures neuves qu’au Mexique ou en Espagne.

 

Dans la pure tradition péroniste, les Kirchner mènent une politique interventionniste et protectionniste. Ils n’ont pas hésité, en 2008, à nationaliser les régimes privés de retraite. Le redoutable secrétaire d’État au Commerce, Guillermo Moreno, met les sociétés au pas. Tel le « Parrain », il reçoit parfois les chefs d’entreprise avec un revolver posé sur le bureau ! « Le gel des tarifs des services publics a mis les entreprises dans une situation intenable et quelques-unes se sont vues contraintes de partir », rappelle Jean-Édouard de Rochebouët, président de la Chambre de commerce franco-argentine. Suez a fui lorsque sa filiale, Aguas Argentinas, a été nationalisée. Les « K » manient la carotte ou le bâton. Cristina Kirchner a ainsi lancé un plan de substitution et d’entraves aux importations, afin de protéger l’industrie locale. Objectif : réduire de moitié les importations d’ici à 2020. Les importateurs sont sanctionnés, sauf s’ils s’engagent à exporter. Cette année, la Barbie de Mattel a été bannie de la Pampa. Pour que la poupée blonde fasse son come-back, le géant américain du jouet s’est engagé à distribuer en Colombie les briques encastrables de la marque argentine Rasti. Gonflé, mais efficace. Désormais, les Argentins pèsent 30 % des ventes de jouets, contre 10 % il y a dix ans. Daniel Dimare, responsable marketing de Rasti, emploie une centaine de personnes, contre une dizaine en 2001. « Le gouvernement a revalorisé toute l’industrie nationale. Il a aidé les fabricants à améliorer leur production pour exporter. »

 

Néanmoins, le troc exportation pour importation crée des curiosités. La filiale de Porsche doit exporter du vin argentin, celle de BMW du cuir et du riz et celle de Hyundai, du soja et des cacahouètes ! L’Argentine devient la championne du monde du protectionnisme, avec plus de 150 mesures, d’après Global Trade Alert. De quoi vider de sa substance l’union douanière du Mercosur. Le voisin brésilien, l’un des principaux fournisseurs, est très agacé. L’Argentine joue avec le feu. Les investisseurs étrangers boudent le pays. La pauvreté n’a pas disparu et les cartoneros, s’ils sont moins nombreux, font toujours partie du paysage. L’inflation se réveille. Elle se situe à 10 %, prétend le gouvernement, démenti par la plupart des instituts privés, qui parlent plutôt de 20 à 30 %. Enfin, et c’est un signe qui ne trompe pas : les capitaux reprennent le chemin de Miami et d’ailleurs. Au point que Buenos Aires vient d’imposer un contrôle des changes. Les recettes de Cristina ne paraissent donc pas éternelles. Le FMI crie au casse-cou devant le dérapage des dépenses publiques et des aides sociales.

 

Pas de quoi, pour l’heure, déstabiliser Paul Krugman, que fascine la résurrection du pays du tango. Le Prix Nobel d’économie conseille même à la Grèce d’imiter Buenos Aires pour renaître de ses cendres. « L’exemple argentin montre que le défaut est une idée formidable », écrit-il sur son blog du New York Times. Roberto Lavagna, le « sauveur » de l’Argentine, lui, n’en démord pas : « Les plans de sauvetage consistent à réduire la demande en pleine récession. Or, une économie ne peut pas s’en sortir sans consommation. Le FMI et la BCE se trompent encore. »

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L’économiste Antoine Brunet estime que Pékin a provoqué la crise de la dette en Occident en maintenant un yuan sous-évalué.

 

 

 

Le Premier ministre chinois Wen Jiabao a promis à son homologue grec Georges Papandréou de soutenir la dette grecque, lors d’une visite sur place en mars dernier. © Argyropoulos / Sipa

 

Antoine Brunet, économiste, président d’AB Marchés et coauteur de La visée hégémonique de la Chine, décrypte les déclarations chinoises après la dégradation de la note souveraine américaine.

 

Le Point.fr : que pensez-vous des déclarations venues de Chine après la dégradation de la note souveraine américaine ?

 

Antoine Brunet : Qu’elles viennent du pouvoir lui-même ou des médias officiels, les déclarations disent principalement deux choses. D’abord, qu’il serait temps que les États-Unis se rendent compte qu’ils dépensent beaucoup plus qu’ils ne produisent, ensuite qu’il serait temps qu’ils réduisent leurs dépenses, et en particulier les militaires. C’est totalement paradoxal. Car la Chine contribue depuis maintenant dix ans à la désindustrialisation des États-Unis, mais aussi de l’Europe. Au lieu de produire nous-mêmes, la Chine nous oblige à acheter du made in China grâce à sa monnaie sous-évaluée. Cela se traduit par un déficit budgétaire, mais aussi par un déficit extérieur croissant. Les gouvernements occidentaux essaient alors de maintenir artificiellement l’activité en augmentant la dépense publique et la consommation, comme avec la prime à la casse en France.

 

 

N’est-ce pas donner trop d’importance à la Chine dans les problèmes de dette des Occidentaux ?

 

La Chine n’est pas le petit pays qu’elle a longtemps prétendu être. Le PIB de la Chine a déjà dépassé depuis deux ans l’américain, même si ce n’est pas le chiffrage officiel. L’ONU a reconnu que la production manufacturière chinoise a dépassé celle des États-Unis en 2010. Les travaux publics explosent depuis plusieurs années : la production d’autoroutes, d’aéroports, de ports, de bâtiments est beaucoup plus forte qu’aux États-Unis. La Chine est aussi le premier consommateur d’énergie primaire au monde (charbon, pétrole, électricité…), elle est la première consommatrice de ciment, de cuivre, d’acier… Il est impossible de faire ces constatations et de continuer à croire que le PIB chinois fait la moitié du PIB américain ! En maintenant, année après année, un excédent de 6 % de son PIB, la Chine a donc la capacité de déstabiliser les autres pays de la planète. Cela concerne non seulement les pays occidentaux, mais aussi des pays comme l’Inde et le Brésil, qui n’enregistre un excédent que parce que la Chine le transforme en un émirat. Elle importe du Brésil son soja, son sucre, son pétrole, son minerai, son fer et son bois. Les Brésiliens se plaignent de se voir imposer les importations à coups de yuans faibles.

 

 

La Chine ne s’est-elle pas engagée à laisser le yuan se réévaluer ?

 

Le yuan ne s’est réévalué qu’entre juillet 2005 et 2008 quand le Congrès américain a manifesté des signes clairs d’impatience à l’égard de la Chine. Il a alors progressé de 21 %. Mais cela n’a pas empêché la monnaie chinoise de se déprécier dans le même temps face à l’euro. Depuis la crise de 2008, qui a affaibli politiquement les pays occidentaux, la Chine se permet de ne plus réévaluer du tout. De juillet 2010 à juillet 2011, la hausse, de 6,48 à 6,60 dollars, a été dérisoire.

 

La Chine n’a-t-elle pas intérêt à laisser sa monnaie s’apprécier pour contrôler son inflation ?

 

Normalement, oui. Pourquoi la Chine ne le fait-elle pas ? Parce que, ce qui l’intéresse, c’est de déstabiliser les pays occidentaux sur tous les fronts, économique, social, budgétaire. En déstabilisant les finances publiques, elle oblige par exemple les gouvernements à revenir sur un certain nombre de dispositifs sociaux, ce qui va susciter la colère des gens.

 

Comment expliquer cette volonté ?

 

Les Chinois veulent s’emparer du monde, ils veulent ravir « l’hégémonie mondiale » des États-Unis. Cela ne concerne pas uniquement l’économie. Les Chinois appliquent la même démarche sur le plan territorial, dans la course aux armements, par les alliances diplomatiques. La Chine vient de faire basculer le Pakistan dans une alliance avec elle, a déclaré que la mer de Chine du Sud lui appartenait. Elle est aussi en pointe sur l’armement. Elle ne cesse de surprendre les Occidentaux par ses nouvelles capacités militaires. Ce qui explique que la Chine demande aux États-Unis une baisse de leurs dépenses militaires. Les États-Unis ont déjà renoncé au projet de station sur la Lune pour des raisons budgétaires, alors que la Chine accélère son projet.

 

Doit-on craindre que la Chine se débarrasse de ses bons du Trésor américain ?

 

On a tendance à penser que, comme les États-Unis sont des clients majeurs de la Chine, celle-ci ne peut pas déstabiliser trop fort les économies occidentales. Mais il ne faut pas oublier que la Chine a réussi, principalement ces six dernières années, à se constituer de nouveaux marchés pour ses exportations dans les pays exportateurs de matières premières, comme la Russie, l’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Australie, l’Amérique du Sud, beaucoup de pays africains… La Chine diversifie déjà ses réserves de change. C’est elle qui est derrière la flambée de l’or. Si le métal jaune augmente autant, c’est que les hedge funds ont bien compris que la Chine ne laisserait jamais reculer l’or, pour mieux disqualifier le dollar comme réserve mondiale. La Chine est aussi à l’origine de l’appréciation de la monnaie coréenne, brésilienne, suisse…

 

 

Pourquoi les Chinois affirment-ils soutenir la dette européenne en achetant les titres des pays en difficulté ?

 

Ce sont des pyromanes qui veulent faire croire qu’ils sont des pompiers. Leur plan est de prêter à l’Europe pour s’emparer de ses actifs. Les Chinois savent qu’ils ne seront pas remboursés ou espèrent se rembourser sur les gages qu’ils prendront. Certains disent qu’il faut se servir des liquidités chinoises pour résoudre les problèmes de financement occidentaux. Si on fait cela, dans quelques années, la Chine se sera emparée d’entreprises comme Total Air Liquide ou Generali.

 

 

Comment les Occidentaux peuvent-ils réagir ?

 

La seule solution, c’est d’imposer à la Chine des représailles douanières jusqu’à ce qu’elle cède sur sa politique de change. Au diable, M. Lamy et son OMC. Il faut maintenant renverser le jeu mené par la Chine depuis dix ans. Il faut mettre 100 % de droits de douane sur le made in China.

 

Cela ne risque-t-il pas de déclencher des représailles massives ?

 

On aura certes une période de guerre économique, avec deux-trois ans de hausse des prix manufacturés, mais avec la perspective d’une issue positive. L’alternative est de toujours reculer jusqu’à nous retrouver démunis de nos actifs, de notre technologie et inférieurs sur le plan militaire.

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Ces spéculateurs qui mettent le feu aux marchés

Le Point –

Après la Grèce et l’Italie, les hedge funds s’attaquent à la France, via ses banques. Qui sont-ils ? Peut-on les combattre ?

 

 

Ces patrons de « hedge funds » sont passés maîtres dans l’art de la déstabilisation. De gauche à droite: George Soros (Soros Fund Management), John Paulson (Paulson & co), Steve Cohen (SAS Capital Advisors), Laurence Fink (Black-Rock), Lloyd Blankfein (Goldman Sacks). © DR/Montage Le Point

 

Sans arme ni violence. Pour mener à bien le casse bancaire qui a fait perdre en une seule séance trois milliards d’euros de capitalisation à la Société générale, les braqueurs n’ont eu besoin ni des clés de la salle des coffres ni des codes du système informatique. Une simple rumeur lancée dans un marché ultranerveux a suffi. Mercredi 10 août, dès l’ouverture de la Bourse à Paris, l’information selon laquelle la Société générale serait en grande difficulté – voire au bord de la faillite – se propage telle une traînée de poudre. À l’origine (supposée) de la panique : un article publié trois jours plus tôt par le journal britannique Mail on Sunday. Le tabloïd, habituellement plus réputé pour ses photos de stars dénudées que pour la qualité de ses tuyaux boursiers, y affirme que la banque de Frédéric Oudéa se trouve dans un état « périlleux » et potentiellement au « bord du désastre ».

 

Malgré un démenti formel du quotidien sur son site dès 11 heures du matin, accompagné d' »excuses sans réserve » à la Société générale, rien n’y a fait… Le marché a continué à se faire peur, bourdonnant de toutes sortes de bruits inquiétants. « Le retour précipité de Nicolas Sarkozy à Paris n’a en réalité d’autre but que d’organiser discrètement le sauvetage de la banque en perdition », murmurait-on de ce côté-ci de la Manche, tandis qu’à Londres un gérant nous confiait dans l’après-midi sa propre explication : « L’assureur Groupama, premier actionnaire de la Générale, aurait vendu une partie de sa participation. » Toute la journée, on a cru à une catastrophe… pour découvrir à la clôture que toutes ces infos n’étaient qu’intox. Bien sûr, les banques françaises sont exposées à la dette des pays à risque – notamment en Grèce et en Italie – et peuvent à ce titre légitimement susciter l’inquiétude des investisseurs (voir Le Point n° 2030). Déjà effarouchés par l’annonce d’un nouveau plan de sauvetage européen qui oblige les créanciers privés – donc les banques – à mettre la main au portefeuille, les marchés ont ensuite subi la douche froide de résultats bancaires semestriels en demi-teinte. Mais cela ne suffit pas à expliquer une descente aux enfers telle que l’ont connue les grands établissements français ce jour-là : – 15 % pour l’action Société générale, – 10 % pour BNP Paribas, – 11 % pour le Crédit agricole. L’Autorité des marchés financiers (AMF) a été chargée d’enquêter. Mais derrière l’attaque éclair sur nos banques se profile évidemment l’ombre menaçante des spéculateurs. Et si, après la Grèce, après l’Espagne, après l’Italie, ces chasseurs de profits rapides avaient aujourd’hui la France dans le viseur ?

 

Nébuleuses

 

On les croyait enterrés. Mais, après une période de calme relatif durant laquelle bon nombre de hedge funds, affaiblis par la crise des liquidités de 2008, ont pansé leurs plaies, les fauteurs de troubles sont de retour. Portrait-robot de ces agents déstabilisateurs ? De grands fonds gérés par une poignée de stars dont les noms sont souvent inconnus du grand public, mais dont la puissance de feu se chiffre en milliards de dollars. Certains affichent clairement leur caractère spéculatif : c’est le cas de Paulson & Co, fondé par John Paulson, le « sultan des subprimes », de SAC Capital Partners – sous le coup d’une enquête pour délit d’initiés à Wall Street – ou encore de Bridgewater Associates, le plus gros hedge fund de la planète, qui aurait empoché trois milliards de dollars sur la seule semaine dernière, selon le Wall Street Journal. D’autres sont plus difficiles à identifier. Soit parce qu’ils sont logés au sein de géants de la gestion financière, comme BlackRock ou Pimco, dont il est difficile de démêler l’écheveau des placements, soit parce qu’ils se trouvent dans la nébuleuse opaque des banques d’investissement, qui, en Europe, n’ont pas été contraintes de séparer leurs activités traditionnelles de leurs activités à risque.

 

Prime à la discorde

 

 

Alors que le terrain de chasse de ces prédateurs se limitait il y a peu aux pays émergents et aux marchés de matières premières, les voilà aujourd’hui à nos portes. Rendus vulnérables par leur endettement massif, les grands États occidentaux sont désormais des proies de choix pour ces fauves aux dents longues et aux poches pleines. Avec, dans le cas des pays de la zone euro, une prime à la discorde qui les rend d’autant plus alléchants. L’an passé, la monnaie unique s’était ainsi retrouvée au menu d’un dîner à Manhattan entre grands manitous de la finance. D’après le Wall Street Journal, qui avait rapporté l’anecdote, les convives – parmi lesquels figuraient, entre autres, SAC Capital Advisors, Greenlight Capital, Soros Fund Management et Paulson & Co – avaient agrémenté leur filet mignon d’un juteux pari, misant dès février sur le fait que l’euro tomberait « probablement » à parité avec le billet vert (il était alors à 1,35 dollar).

 

Pour être bien certain que le sinistre présage se réalise, l’un des plus éminents participants, le milliardaire George Soros – l’homme « qui a fait sauter la Banque d’Angleterre » par ses attaques contre la livre au début des années 1990 – avait fait subtilement passer le message au marché au travers d’une tribune parue dans le Financial Times annonçant que « la survie financière d’Athènes ne réglerait pas la question de l’avenir de l’euro ». La monnaie unique avait alors entamé une chute vertigineuse, tombant à 1,19 dollar avant de se reprendre et de faire boire le bouillon à certains de ces prophètes de malheur. Dont une partie s’était ensuite reportés sur les dettes grecque et espagnole, alimentant la thèse d’un complot anglo-saxon contre l’euro.

 

Vues de Paris, New York et Londres sont de véritables nids de vipères. À elles seules, ces deux villes regroupent plus de 60 % de ce qu’on appelle pudiquement la « gestion alternative ». Pour les adeptes des théories conspirationnistes, c’est dans ces petits paradis pour financiers où le dollar (et la livre) est roi que se dessinent les folles stratégies qui, relayées par les grands titres de la presse financière, font chuter l’euro et grimper les impôts des citoyens grecs ou français.

 

« Les fonds ne sont rien d’autre que des oiseaux de mauvais augure. Ils repèrent un organisme affaibli avant les autres et parient sur son déclin quand le reste du marché continue à croire que tout va bien. S’ils ont eu raison, tout le monde finit par se rallier à leurs vues et ils empochent le jackpot. Mais, s’ils se sont trompés, ils peuvent payer très cher leur erreur, relativise Évariste Lefeuvre, chef économiste de la banque Natixis pour l’Amérique du Nord et auteur de Sortir de l’euro ? (paru le 25 août chez Eyrolles). Ils peuvent avoir un rôle d’accélérateur de crise, mais leur fonctionnement n’est pas illégal. » Sauf si, pour accroître la probabilité de voir leur pari se réaliser, ils tentent d’influer sur le cours des événements. En économie, cela s’appelle une prophétie autoréalisatrice. Au jeu, un pari truqué.

 

Machines à spéculer

 

« Il a souvent été dit que les analystes de Goldman Sachs sortaient des papiers allant dans le sens des prises de position de leurs desks ou de leurs grands clients, reconnaît l’économiste. Mais on ne manipule pas l’euro ou la dette d’un État européen comme on manipule le cours d’une action lambda. Les masses sont trop énormes. » Une affirmation confirmée par les chiffres de l’Agence France Trésor, gestionnaire de la dette française. D’après ses dirigeants, le montant de notre dette détenu par les hedge funds est minoritaire : « Lors des grandes émissions de dette nouvelle, les fonds spéculatifs ne ramassent jamais plus de 3 à 4 % du total. Les grands acheteurs sont les banques centrales et commerciales, quelques fonds souverains et aussi des fonds de pension qui servent les retraites dans les pays où le système est privé. »

 

Ce n’est pas pour autant que nos concitoyens peuvent dormir tranquilles. Car il existe bien d’autres façons de parier sur l’incapacité d’un État à honorer ses remboursements… « L’une d’entre elles consiste à shorter (vendre) non pas la dette directement, mais les actions des banques, qui seront nécessairement affaiblies en cas de difficultés de paiement de l’État, dont elles constituent souvent l’un des principaux créanciers », observe un banquier parisien. Pour lui, c’est avec cette idée en tête qu’il faut interpréter l’offensive sur la Générale de la semaine passée. La preuve : il y a un mois, on avait observé exactement le même mouvement sur les banques italiennes, avec une dégringolade de 10 % de l’indice italien au cours de la semaine du 11 juillet.

 

Mais la véritable arme du spéculateur qui veut jouer sur la dette, c’est le credit default swap (CDS). Cet instrument financier, rendu célèbre par son rôle dans la faillite de l’assureur AIG en 2008, est à l’origine un titre de garantie qui permet au prêteur de récupérer sa mise en cas de défaillance de l’emprunteur. Sauf que certains petits malins l’ont détourné de son rôle initial pour en faire un outil de spéculation. « Le marché des CDS est un marché miroir de celui de la dette, mais plus restreint, donc plus sensible », explique le même banquier. Dans le cas d’un petit pays comme la Grèce, le marché des CDS pèse, en net, moins de cinq milliards de dollars, selon les derniers chiffres de la Depository Trust and Clearing Corporation, l’organisme qui fournit des données chaque semaine. C’est à peine plus de 1 % de l’encours du marché obligataire grec…

 

Affolement

 

Hier très prisé des investisseurs, le CDS grec est aujourd’hui trop cher pour être encore attrayant. Il fallait s’en emparer avant que tous les grands investisseurs, jusqu’aux très pépères fonds souverains, ne cherchent à se couvrir contre un vrai risque de défaut, faisant flamber les cours. En juillet, il fallait débourser une prime annuelle de près de 2,5 millions d’euros pour une protection à 5 ans sur un portefeuille de 10 millions de titres grecs, contre 30 000 euros seulement au début de la crise, en octobre 2010. Mais pour les fonds la machine à spéculer ne s’arrête jamais. D’où un soudain intérêt pour le CDS français… Même s’il s’est envolé au cours de la folle journée du 10 août pour atteindre 170 points de base (170 000 euros) – un record historique ! -, ce dernier reste une très bonne affaire pour ceux qui pensent que de sombres heures budgétaires attendent le pays.

 

« Après la chute des États-Unis, tombés de leur piédestal triple A, le marché anticipe d’autres rétrogradations. Et dans cette liste, dont les noms circulent sous le manteau, la France figure en bonne position, analyse un gérant de fonds londonien, spécialiste des marchés de dette. On peut accuser les spéculateurs. Mais les politiques se sont mis eux-mêmes dans un piège infernal en laissant filer les déficits publics, ce qui revient à confier un peu les cordons de leur budget aux marchés financiers. » Pour arrêter le tic-tac de la bombe à retardement de la dette, que faire ? Assainir ses finances pour se libérer de l’emprise des fonds, comme le recommande depuis longtemps la vertueuse Allemagne d’Angela Merkel ? Ou tenter de couper les ailes de ces vautours en leur imposant une réglementation plus stricte ? Prise à la gorge, la France s’affole et promet à la fois un budget de rigueur et une interdiction temporaire de la vente à découvert sur les valeurs financières… En priant pour que le terrible engrenage de la spéculation puisse encore être stoppé.

 

 

L’Agence France Trésor, VRP de la dette

 

 

Tous les traders n’ont pas fait perdre de l’argent à la France. Les contribuables français peuvent au contraire dire merci à ceux de l’Agence France Trésor (AFT), qui placent la dette hexagonale sur les marchés financiers. Derrière ce drôle de service de Bercy, créé en 2001 par Laurent Fabius, se cachent une trentaine de personnes. Quelques hauts fonctionnaires, à l’instar du directeur général, Philippe Mills, 45 ans – énarque et pilier du Trésor -, mais aussi des spécialistes des produits structurés qui ont leur propre salle des marchés au ministère des Finances. Leur mission ? Donner envie aux investisseurs d’acheter de la dette française en concevant des obligations avec des maturités plus longues, jusqu’à trente ans et même cinquante, mais aussi en courtisant un nouveau public. Avec une dette négociée sur les marchés qui a doublé en dix ans, passant de 613 milliards d’euros en 2001 à 1 229 milliards en 2010, la France a dû se trouver d’autres  » trésoriers  » que les traditionnels assureurs et banquiers  » nationaux « . Aujourd’hui, la dette française est détenue à 70 % par des non-résidents : grands fonds souverains moyen-orientaux et asiatiques, gestionnaires de fonds de pension anglo-saxons et banques du monde entier. Loin de constituer une menace, cette diversité serait un atout pour la France :  » Plus on a une base d’investisseurs variés, plus grande est la stabilité « , assurent les dirigeants de l’agence. Autre intérêt de cette gestion très marketée de notre dette, qui fait l’objet de présentations financières de l’AFT un peu partout dans le monde : plus on a d’acheteurs face à soi, meilleurs sont les  » prix  » obtenus. En 2005, le rapport Pébereau sur la dette s’enorgueillissait que la France ait su, grâce notamment à l’AFT, » tirer particulièrement bien parti d’un environnement financier favorable « . Espérons que nos VRP se montreront aussi performants dans un marché plus tourmenté…

 

Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers.

 

 

Il le disait en 2010…  » Que ce soient des banques françaises, que ce soient des banques étrangères qui opèrent à Paris, que ce soient des fonds à Paris, à Berlin, à Londres, peu m’importe. Dès que j’aurai des informations de spéculation, il y aura enquête et sanctions (…) On tapera sur les doigts de tous ceux qui se sont mal comportés.  »

 

7 mai 2010, après que des rumeurs infondées sur la situation financière de l’Espagne et de l’Italie ont enflammé les marchés financiers.

 

…En 2011, rien n’a changé  » Nous avons à faire face dans différents pays européens à des rumeurs qui ne sont pas fondées et qui entravent le bon fonctionnement des marchés. On a voulu tester la résistance française. Voilà notre réponse, elle est comme toujours très déterminée et elle le sera face à tous ceux qui veulent nous tester.  »

 

11 août 2011, annonçant l’interdiction de la vente à découvert des titres bancaires dans la foulée de rumeurs sur la Société générale.

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Dettes souveraines : le pouvoir démesuré des agences de notation

Le Point.fr –

Comment les États sont-ils notés ? Pourquoi Moody’s, Fitch et Standard & Poor’s font-elles la pluie et le beau temps sur les marchés ?

 

 

Trois agences de notations anglo-saxonnes monopolisent l’essentiel du marché de la notation. © Spencer Green / AP/Sipa

 

C’est à n’y rien comprendre. Pour Fitch et Moody’s, deux des trois grandes agences de notation, les États-Unis méritent la meilleure note possible pour leur dette, AAA. Mais selon leur concurrente Standard & Poor’s, Washington ne fait plus partie des meilleurs élèves. Le 5 août dernier, quelques jours après que le Congrès américain a relevé – dans la douleur – le niveau d’endettement qu’il s’autorisait pour l’année en cours, S&P a rétrogradé la note américaine à AA+. Comment justifier cette différence de « rating » ? Trois agences anglo-saxonnes, qui détiennent 95 % du marché de la notation (public et privé), travailleraient-elles à l’aveuglette ?

 

Selon Norbert Gaillard, spécialiste de la notation souveraine et auteur d’un Que sais-je ? sur les agences de notation, quatre grands critères guident leurs analystes. La richesse du pays, évaluée par le PIB par habitant, l’historique des défauts du pays sur les 25 dernières années, le poids de la dette publique par rapport aux recettes fiscales de l’année et la stabilité politique et institutionnelle (qualité de l’administration…).

 

 

Des moyens insuffisants

 

 

Mais il n’existe aucun « modèle mathématique » pour lire ces critères et aboutir à l’attribution d’une note. Chaque agence est libre d’accorder plus ou moins d’importance aux paramètres qu’elle juge déterminants. « Standard & Poor’s est plus attachée au critère de dette publique […]. Elle a sanctionné l’incapacité américaine à prendre des mesures suffisantes pour réduire la dette à horizon de dix ans en augmentant les impôts ou en réduisant les dépenses », souligne Norbert Gaillard. La notation souveraine ne peut donc être que subjective : « Elle est essentiellement fondée sur l’opinion des analystes et dépend donc du jugement d’hommes et de femmes. » Cela « ne pose pas tant de problèmes que ça du moment que les analystes prennent le temps de travailler en profondeur. »

 

 

Mais les agences n’ont pas toujours les moyens de leur ambition. En moyenne, elles attribuent à un seul analyste un portefeuille de dix États, « ce qui est beaucoup », estime le spécialiste. Et si ceux qui votent dans les comités de notation chargés de prendre la décision finale ont en général une dizaine d’années d’expérience en agences ou en banques (commerciales ou d’affaires), ils n’ont pas toujours la diversité de profil requise. Il n’y a pas assez d’économistes purs, capables d’effectuer de solides analyses macroéconomiques, regrette Norbert Gaillard. Dans une interview accordée à La Tribune en juillet, Michel Barnier, va plus loin : « Quand elles notent un pays, [les agences] n’ont accès qu’à des données publiques. Elles n’ont pas accès aux informations privilégiées, mais aux mêmes informations que tous les autres acteurs du marché. » Une façon de signifier que leurs analyses ne sont pas l’alpha et l’oméga.

 

Imposées par la réglementation

 

 

Historiquement, « les agences ont toujours eu du mal à anticiper les crises et ont toujours dégradé les notes des émetteurs de dette en difficulté avec retard ». Elles ont notamment été accusées de ne pas avoir vu le trucage des comptes de la Grèce et d’avoir longtemps accordé des notes trop favorables aux pays d’Europe du Sud. Aujourd’hui, elles sont accusées de compliquer la tâche des pays en difficulté en dégradant précipitamment leur note face à la défiance des marchés.

 

Alors, comment se sont-elles imposées comme la référence des investisseurs, capables de déclencher une panique chez les investisseurs ? Tout simplement parce que la réglementation leur a fait une place de choix. « La première à intégrer les notations des agences date de septembre 1931 », raconte Norbert Gaillard. À l’époque, le régulateur boursier américain s’inquiète d’une chute généralisée des cours, quel que soit le profil de risque des entreprises. Pour gonfler le bilan des banques, il leur impose donc de valoriser les titres qu’elles possèdent en fonction de la note attribuée par quatre agences (Standard et Poor’s ont ensuite fusionné). Ironie de l’histoire, « en 1931, la chance des agences de notation est d’avoir tardé à dégrader les notes des entreprises. C’est pour cela que leurs ratings ont été utilisés » comme un antidote à la baisse de la Bourse.

 

 

Nouvelle législation européenne

 

 

En Europe, il a fallu attendre les années 80-90 pour que la législation financière fasse référence à la notation financière. Ce processus a culminé avec l’application des normes Bâle II au milieu des années 2000. Elles imposent aux banques et aux grands investisseurs des règles prudentielles reposant sur les notations financières. Un argument utilisé par les agences pour se défendre : « Tout le monde semble découvrir notre existence. Mais nous notons les entreprises et les États depuis des décennies. Ce qui a changé, c’est que les fonds d’investissement, les banques et les assurances ont inséré nos évaluations dans leurs règles internes. C’est-à-dire que tel fonds, par exemple, s’imposera X % de son investissement dans des titres notés AAA, Y % dans des titres AA… et qu’en cas de baisse de ces notes il se doit de les vendre. Ce qui, du coup, nous a conféré un rôle systémique que nous n’avions pas auparavant », a ainsi argumenté Carol Sirou, responsable de Standard & Poor’s pour la France dans une interview à Libération.

 

Un avis que semble partager Michel Barnier : « Nous avons accordé trop de place, y compris dans les règles européennes, aux notations. Nous travaillons […] à une remise à plat pour réduire au maximum et, si possible, supprimer la référence aux notes dans les règles prudentielles. » La Commission européenne prépare pour cet automne sa réforme pour y parvenir. En revanche, l’idée avancée par Michel Barnier de créer une nouvelle agence de notation européenne et publique ne semble pas rencontrer de succès. Personne ne croirait aux notes d’une agence qui serait sous l’influence des politiques.

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Point

En trente ans de déficits, gauche et droite ont creusé la dette.

 

Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, présidents de la République française. © DR

 

 

 

 Romain Gubert

 

C’est un drôle de jeu d’été. Sachant que, depuis trente ans, la France n’a jamais présenté un budget en équilibre, vous tenterez de retrouver les noms de ceux qui à droite et à gauche ont creusé ce trou béant de 1 600 milliards d’euros… Réponse : match nul. Prenons 1993 et 1994 (gouvernements Bérégovoy et Balladur), où la dette flambe de 800 milliards de francs. Bilan à gauche : + 350 milliards de francs. Bilan à droite : + 380 milliards. En fait, chacun y a mis du sien. Pis, la fin de l’inflation et les innovations financières ont accéléré le processus. Pierre Bérégovoy pensait bien faire lorsqu’il a créé les fameuses OAT, ces obligations que les fonctionnaires du Trésor pouvaient vendre aux quatre coins du monde. Avec ce résultat : les deux tiers de la dette sont aujourd’hui à la merci des marchés. Chirac était ravi de tourner le dos au pacte de stabilité en 2003. Une façon de dire aux marchés que la « parole » de la France n’engageait que ceux qui y croyaient.

 

 

Sauf que, de l’autre côté du Rhin, ce fut un électrochoc. En septembre 2003, Gerhard Schröder expliquait aux Allemands qu’il fallait « solder 25 ans de promesses intenables ». Au même moment, Marc Blondel lâchait : « Le déficit ne me gêne pas. Pour gérer et développer un pays, il est incontournable. » Applaudissements dans la salle… Le procès des politiques est engagé. Et celui des Français ? Ils ne sont pas innocents. Un exemple, la fameuse « cagnotte » d’une quinzaine de milliards d’euros que Jospin tentait de garder pour alléger le fardeau de la dette. Qui a été sanctionné dans les sondages quand Chirac a fait les gros yeux et exigé qu’on distribue cet argent ? La fourmi de Matignon ou la cigale de l’Élysée ? Ne cherchez pas qui les Français ont mis au coin… Ils pensaient eux aussi tellement fort que la dette pourrait monter jusqu’au ciel.

 

La relance de Mitterrand

 

Nous sommes à quelques jours des élections de 1981, lors du débat télévisé entre François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing. Les deux candidats s’accordent sur un point : après l’élection, ils vont mettre fin au chômage (6 % de la population active) en créant des emplois. Giscard promet de créer 150 000 emplois par an d’ici à 1985. Mitterrand va plus loin : « L’emploi, c’est la première de nos obligations. J’y consacrerai toute ma volonté. » Il promet d’en créer 210 000 par an, dont 150 000 dans la fonction publique et 60 000 d’utilité collective. Et ce n’est là qu’une de ses propositions. Retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, relèvement du smic… Dès le début de son mandat, Mitterrand réalise une partie de son programme social (entre 1981 et 1986, 330 000 fonctionnaires seront embauchés) et Pierre Mauroy concocte un plan de relance par la consommation.

 

 

Quant aux nationalisations (elles concernent 39 banques, compagnies d’assurances ou entreprises industrielles), elles coûtent près de 90 milliards de francs à l’État. Et l’Élysée ne fait pas dans la dentelle. Alors qu’à Matignon Jean Peyrelevade plaide pour que l’État se contente de prendre une participation majoritaire dans ces entreprises et laisse le reste aux actionnaires privés, il est repoussé dans les cordes : l’État doit posséder 100 % du capital de la plupart des entreprises. Résultat : en 1980, la dette de l’État représente 12 % de la production nationale. En 1982, elle monte brutalement à 16 %. Trois ans plus tard, elle dépasse 20 %. Le déficit de l’État atteint alors 92 milliards de francs… quatre fois plus qu’en 1980. Le 21 mars 1983, la France dévalue pour la troisième fois en moins de dix-huit mois, c’est le « tournant de la rigueur » (priorité : la lutte contre l’inflation, qui sera un succès). Mais la dette, elle, continue à flamber.

 

Balladur : vive les privatisations !

 

Saint-Gobain, Paribas, la Société générale, la BNP, TF1… En 1986, Édouard Balladur, le dernier ministre des Finances installé rue de Rivoli, détricote en grand les privatisations de François Mitterrand. En deux ans, 100 milliards de francs rentrent dans les caisses de l’État. En 1993, rebelote. Balladur, cette fois à Matignon, met sur le marché Rhône-Poulenc, Elf ou l’UAP. Puis c’est Juppé qui cède les AGF, Pechiney, Usinor… Jospin (et son fameux et ambigu « ni-ni »), qui empoche près de 40 milliards en ouvrant le capital de France Télécom, Air France ou du CIC… Raffarin poursuit l’opération avec le Crédit lyonnais ou Thomson, Villepin avec les autoroutes. En vingt ans, un peu plus de 80 milliards d’euros sont rentrés dans les caisses de l’État grâce aux privatisations. Pour alléger la dette publique ? Pas du tout. Une petite dizaine de milliards d’euros ont bien servi à alléger le fardeau. Pour le reste, la manne a financé les besoins courants, recapitalisé les entreprises encore publiques (à lui seul, le Lyonnais a consommé plus de 6 milliards d’euros) ou financé de nouvelles infrastructures.

 

Les 35 heures où comment faire plaisir à tout le monde

 

C’est fait. Deux lois, l’une votée en 1998, l’autre en 2000, mettent en oeuvre la principale proposition du PS aux législatives de 1997. Le temps de travail est fixé à 35 heures. Les patrons sont furieux. Mais Martine Aubry ne les a pas oubliés. Pour accompagner la mise en place des RTT (et le blocage des rémunérations qui les accompagne), elle a fait un beau cadeau aux entreprises : de généreuses exonérations de charges. Celles-ci avaient vocation à disparaître au bout de sept ans, mais, en 2003, le gouvernement Raffarin imagine un nouveau système global d’exonération de charges sociales sur les bas salaires. Ces aides sont pérennisées. Ces exonérations représentent aujourd’hui 22 milliards d’euros par an. Une paille…

 

Chirac et Jospin se bagarrent pour une « cagnotte »

 

Nous sommes le 14 juillet 1999 à l’Élysée. Comme il est de coutume, Jacques Chirac s’adresse aux Français à la télévision. Et voilà que, dans son intervention, il s’en prend à son Premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin. Le tacle est politiquement savoureux, budgétairement désastreux : Chirac raconte que le gouvernement est en possession d’une cagnotte. « Nous avons depuis deux ans une croissance qui fait que nous avons énormément d’argent dans les caisses. Il faut tout le talent du ministère des Finances pour masquer le phénomène. Il faut rendre aux Français une part de ce que l’on leur a pris », explique Chirac avec l’air de celui à qui on ne la fait pas. L' »affaire de la cagnotte » a commencé. Elle va durer plus de six mois.

 

 

À l’origine, une bonne surprise : depuis quelques mois, l’économie française engrange un taux de croissance très supérieur aux prévisions initiales de Bercy (3 % au lieu de 2 % sur un an). Conséquence : des rentrées fiscales qui explosent (elles dépassent d’une quinzaine de milliards d’euros les prévisions). Jospin, qui souhaitait baisser le déficit budgétaire (et donc réduire la dette), se retrouve pris entre deux feux, sur sa droite et sur sa gauche. Et tous les lobbys s’en donnent à cœur joie. Au sein de la majorité plurielle, c’est le concours d’idées. Fabius (qui pense aux élections de 2002 et veut séduire les classes moyennes) préconise la baisse d’impôt. D’autres exigent une baisse des taxes sur l’essence à la pompe, plus de logements sociaux, des revalorisations diverses et variées… Résultat : pas un centime ne va au désendettement du pays.

 

Chirac, Raffarin et le « petit comptable »

 

En ce début septembre 2003, Jean-Pierre Raffarin est sur le plateau de TF1. Bruxelles s’inquiète des déficits français. Et le Premier ministre donne un coup de menton : « Mon premier devoir, c’est l’emploi. Pas d’aller rendre des équations comptables et de faire des problèmes mathématiques pour que tel ou tel bureau soit satisfait. » Les choses sont claires : l’Europe est un nid d’irresponsables. La France sait ce qu’elle a à faire. Et qu’importent les engagements de saine gestion publique pris lors de l’adoption du traité de Maastricht. En fait, trois ans après l’entrée en vigueur de l’euro, la France et l’Allemagne vont mal. Pendant que l’Irlande ou l’Espagne affichent une insolente croissance, les deux plus grandes économies de la zone euro sont en récession. Et choisissent cette stratégie : « Il faut soutenir et non pas neutraliser la croissance. » Le pacte de stabilité est enterré. Seule nuance, les Allemands vont tout faire pour revenir au plus vite dans les clous et engagent une série de réformes douloureuses. Pas les Français…

 

La rupture selon Sarkozy

 

C’est un drôle d’été 2007. La crise des subprimes éclate au mois d’août. Mais l’Atlantique est un formidable pare-feu… Nicolas Sarkozy vient d’être élu. Et deux clans s’affrontent. Celui de Xavier Musca, le directeur du Trésor, gardien des finances publiques, qui plaide pour que la « rupture » s’incarne par la fin de la spirale de l’endettement. Les autres, les politiques, veulent doper l’immobilier (par des exonérations fiscales), les heures supplémentaires (par des incitations fiscales), plafonner la fiscalité des plus riches (abaissement du bouclier à 50 % des revenus), alléger la fiscalité des donations, etc. La thèse est simple : voilà qui creusera certes un peu dans les finances publiques au début. Mais ensuite, quel coup d’accélérateur pour l’économie ! La loi Tepa est votée. Coût pour l’État : une dizaine de milliards d’euros chaque année. Et Nicolas Sarkozy annonce la couleur à ses partenaires européens : avant l’élection, à Berlin, la France s’était engagée comme tous ses partenaires à « faire le ménage » dans ses comptes publics d’ici à 2010. Lui a engagé une « rupture » avec la politique de son prédécesseur : ils devront donc attendre 2012 pour que l’Hexagone revienne à l’équilibre… En septembre 2008, la crise arrive sur le Vieux Continent. Solution choisie pour s’en sortir sans parler de « rigueur » : faire tourner le compteur de la dette.

 

 

Par Romain Gubert

 

1 600 milliards d’euros

 

 

La dette de la France représente 84,7 % du PIB, contre 12 % en 1980.

 

50 milliards d’euros

 

 

C’est le montant annuel que l’Etat verse en intérêts pour la dette publique, soit l’équivalent de l’impôt sur le revenu.

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Mais comment font donc les Allemands ?

Le Point –

Tous les regards sont tournés vers les spectaculaires succès économiques allemands. Peut-on les copier ?

 

 

Angela Merkel devant le Bundestag vendredi 2 décembre. © Sipa

 

Par  Romain Gubert

 

C’était il y a un peu plus de deux ans. À l’époque, en 2009, les cocoricos fusaient d’un peu partout. Le « modèle » français résistait mieux dans la tempête que celui de son grand voisin. La France avait décidément tout juste. Au plus fort de la crise, grâce à ses « filets sociaux », son ambitieux plan de relance et son économie dopée par la consommation, l’Hexagone évitait le pire. Pour preuve : l’Allemagne affichait une baisse de 5,2 % de son PIB tandis que celui de la France ne baissait « que » de 2,6 %. En capitaine dans la tourmente, Nicolas Sarkozy expliquait alors que « la France agit, l’Allemagne réfléchit » et Christine Lagarde, elle, n’était pas sûre que le modèle allemand « soit viable à long terme pour l’ensemble de la zone euro ». On ne rit pas…

 

C’était il y a un siècle. Le ton a changé. La France est sous le feu des marchés. Elle a perdu de sa superbe et croise les doigts. Pourvu que les agences de notation ne lui retirent pas son fameux triple A qui lui permet d’emprunter à bon compte… Nicolas Sarkozy ne manque désormais jamais une occasion de rappeler son admiration pour le « modèle allemand », histoire de faire un petit clin d’oeil aux marchés. Il pense aussi avoir trouvé outre-Rhin sa potion magique pour la présidentielle et a demandé à ses équipes de trouver ce qu’il est possible de copier du moteur économique de l’Europe.

 

Soyons justes : les Français ne sont pas les seuls à ouvrir des yeux grands comme des soucoupes devant les belles performances allemandes. Il y a quelques semaines, le très libéral Wall Street Journal publiait une enquête sur l’Allemagne en forme de mea culpa sur le thème : personne n’avait prévu qu’une nation du Vieux Continent, avec une population déclinante, très centrée sur son industrie, pourrait marquer des points face à la Chine.

 

Et les articles de louer la qualité des entrepreneurs et des ouvriers allemands, « qui, grâce à la qualité de leur travail, peuvent ajouter une étiquette made in Germany et faire payer plus cher pour cela ». Et s’il n’y avait que la presse… Mais les entrepreneurs étrangers qui investissent en Europe font eux aussi le même constat. La France était autrefois leur porte d’entrée en Europe (les entreprises étrangères ont créé 14 000 emplois en France en 2010)… Elle est à deux doigts d’être détrônée par l’Allemagne (12 000 emplois créés par des investissements étrangers).

 

Match

Le résultat de cette compétition entre la France et l’Allemagne est connu. Si entre 1995 et 2005 la France affichait en moyenne 1 point de croissance de plus que l’Allemagne, considérée à l’époque comme l' »homme malade » de l’Europe, tout a changé. Quelques chiffres se passent de commentaires… Les exportations allemandes ? Elles dépassent 1 000 milliards d’euros par an, contre 340 en France. Ces dix dernières années, la part de marché de l’Allemagne dans le commerce mondial (9 %) s’est maintenue tandis que celle de la France fondait (elle est passée de 4,7 % à 3,8 % entre 2000 et 2010). L’excédent commercial ? 150 milliards d’euros en Allemagne (2010), contre un déficit de 51 milliards d’euros pour la France. Pis, la France et l’Allemagne sont concurrentes sur plus de 90 % des produits qu’elles vendent à l’étranger et la France perd des positions même sur les secteurs où elle était autrefois en pointe, comme l’agriculture. Et certains constats font froid dans le dos. Dans un rapport remis il y a quelques mois au gouvernement, l’économiste Michel Didier (1) note que, pour le même produit exporté à l’autre bout du monde, le français est 8 % plus cher que l’allemand. Ce n’est pas tout… Les comptes sociaux outre-Rhin sont presque à l’équilibre. Le chômage tourne autour de 7 % (contre 9,2 % en France). Et tout à l’avenant.

 

Les patrons français le répètent : tout est la faute au coût du travail et aux 35 heures, qui leur ont donné des semelles de plomb pendant que les salariés allemands acceptaient dix ans de vaches maigres (entre 2000 et 2010, les salaires nominaux allemands ont augmenté de 22 % alors qu’en France ils progressaient de 30 %). Pas faux, mais cela n’explique pas tout. Si l’Insee estime que, tous secteurs confondus, le salarié français est, en moyenne, 2,80 euros plus cher par heure travaillée (32,10 euros l’heure, charges comprises en France, contre 29,30 en Allemagne), il y a quelques nuances. Dans l’industrie manufacturière et dans les secteurs dédiés à l’exportation, les salaires sont équivalents.

 

Le secret des Allemands, c’est le tournant de 2003. Cette année-là, noire sur le plan économique puisque la France et l’Allemagne sont en récession, Jacques Chirac et Gerhard Schröder tempêtaient, de concert, contre le pacte de stabilité qui leur imposait plus de rigueur dans la tenue de leurs comptes publics. Mais, pendant que Chirac choisissait de piocher dans les déficits sans se soucier du lendemain, les Allemands réformaient, eux, en profondeur leur « modèle ». Avec son « agenda 2010 », Gerhard Schröder expliquait aux Allemands qu’il fallait « solder vingt-cinq ans de promesses intenables » et que l’Allemagne ne pouvait plus, à l’avenir, dépenser plus que ce qu’elle gagnait. Les Allemands venaient de dépenser 1 500 milliards d’euros (presque le montant de la dette publique française) pour la réunification. Il fallait faire des efforts et encore des efforts !

 

Le résultat ? Un arsenal de mesures hétéroclites qui partent un peu dans tous les sens. Mais redoutablement efficaces. Les plus ambitieuses, conçues par Peter Hartz, l’ancien DRH de Volkswagen (celui qui avait inventé la semaine de quatre jours en échange de baisses de salaires), introduisent plus de flexibilité dans le monde du travail. Le recours au Kurzarbeit, le chômage partiel, et aux « minijobs » (travail à temps partiel) devient fréquent. Les indemnités chômage sont fortement réduites (le chômeur reçoit 80 % de son salaire pendant un an puis l’équivalent du RSA, soit un peu plus de 350 euros). Les licenciements sont facilités. Les Allemands grognent. Mais pas les patrons, qui bloquent les salaires et s’attaquent au temps de travail.

 

À partir de 2005, rebelote. Angela Merkel poursuit le processus en insistant sur la rigueur budgétaire. Avec ce résultat : les charges sociales (patronales et salariales) sont gelées, l’augmentation des dépenses médicales – dans un pays vieillissant ! – est désormais à la charge des patients ou financée par la TVA « sociale » (Merkel a augmenté celle-ci de 16 à 19 %).

 

Et ce n’est qu’un exemple. Merkel s’est attaquée aussi au financement des collectivités locales. Les effectifs de celles-ci ont diminué de 30 % en vingt ans, alors que pendant la même période ils augmentaient de 40 % en France. Avec ce constat : il y a aujourd’hui 50 agents publics pour 1 000 Allemands contre 90 en France (2). Quant aux salaires dans la fonction publique, ils ont augmenté de 35 % en dix ans en France et de seulement 17 % en Allemagne.

 

Nuages

Les réformes n’expliquent pas tout. L’Allemagne dispose aussi et surtout de son Mittlestand, ce terme qui définit les grosses PME de moins de 500 salariés, suffisamment spécialisées pour partir à la conquête du monde (elles représentent 53 % du PIB allemand). Elle investit aussi davantage que l’Hexagone dans l’innovation (1,8 % du PIB, contre 1,3 % en France). Les Allemands ont également beaucoup mieux géré les délocalisations en installant des ateliers de l’autre côté de leurs frontières de l’Est, mais sans casser leur tissu industriel (il représente encore un tiers du PIB, contre moins de 20 % en France).

 

Reste une question. Le résultat du match France-Allemagne est certes sans appel. Mais, pendant que la France choisissait de profiter de l’euro et de la baisse continue des taux d’intérêt pour s’endetter sans limite, l’Allemagne utilisait la monnaie commune pour doper sa compétitivité (avec le mark, la valeur des produits allemands aurait probablement flambé). Beaucoup en Allemagne, notamment chez les patrons, commencent à faire les additions. Certes, ils ont été vertueux et ont su transformer leur outil de production. Mais ils vendent plus de 60 % de leurs produits au sein de la zone euro. Si la crise financière se prolonge, si la récession gagne les économies de leurs partenaires, il faudra trouver une autre martingale…

 

 

 

 

 

 

Par Romain Gubert

1. Michel Didier et Gilles Koléda, Compétitivité : France-Allemagne, le grand écart, Economica.

 

 

2. Bernard de Montferrand et Jean-Louis Thiériot, France-Allemagne, l’heure de vérité, Tallandier.

 

 

Chiffre

 

 

La production d’une Citroën C3 coûterait 400 E de moins à Stuttgart qu’à Montbéliard.

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Le Point –

En 2001, la Grèce intégra la zone euro. La fera-t-elle exploser ?

Le 1er janvier 2002, jour de mise en circulation de la monnaie européenne, le Premier ministre grec, Costa Similis, affiche sa satisfaction de faire partie de la zone euro.Le 1er janvier 2002, jour de mise en circulation de la monnaie européenne, le Premier ministre grec, Costa Similis, affiche sa satisfaction de faire partie de la zone euro. © Yiorgos Karahalis / Reuters

 
 

« Une Europe sans la Grèce aurait été comme un enfant sans certificat de naissance. » Valéry Giscard d’Estaing et la France ont beaucoup fait pour l’entrée de la Grèce dans l’Union européenne en 1981, et dans l’euro en 2001. Contrairement aux Allemands, qui, déjà, tenaient leurs distances. Aujourd’hui, avec le recul, Nicolas Sarkozy parle d' »erreur ».

On s’est très vite aperçu, en tout cas, que les Grecs avaient triché. En 2004, une équipe d’Eurostat qui avait séjourné à Athènes découvre le pot aux roses. La Grèce, qui ne satisfaisait pas aux critères de Maastricht, avait dû retarder son entrée dans la zone euro de deux ans. Enfin, en juin 2000, au sommet européen de Santa Maria da Feira, au Portugal, c’est la fête : la Grèce réussit finalement son concours d’entrée dans l’euro, qu’elle rejoint le 1er janvier 2001, contre le 1er janvier 1999 pour les autres membres de l’Union. Avec la bénédiction de Jacques Chirac et de Lionel Jospin. Wim Duisenberg, le Néerlandais président de la BCE, émet tout juste quelques réserves. Et pour le Premier ministre grec, le socialiste Costa Simitis, c’est le triomphe. En intégrant l’euro, Athènes n’est plus un membre de seconde zone de l’Union européenne.

On ne découvrira donc que trois ans plus tard la supercherie. Les Grecs, en 2000, avaient pipé les données sur leur déficit, leur dette, leur inflation. Et l’on apprendra bien plus tard encore que les Grecs avaient réussi à dissimuler le montant de leur dette grâce à l’aide des contrats de dérivés mitonnés par Goldman Sachs. Costa Simitis tirera les leçons de cette triche en se retirant. En 2004, le conservateur Constantin Caramanlis lui succède… et rebelote ! En 2009, son successeur socialiste, Georges Papandréou, démissionnaire aujourd’hui, découvre que les comptes publics grecs ont été trafiqués à des degrés jamais atteints.

Que faire maintenant ? Dès les prémices de la crise avec la Grèce, au printemps 2010, les Allemands ont envisagé une sortie de l’euro. Mais l’opération, inédite, n’est pas simple. Il ne s’agit pas d’une simple dévaluation entre deux monnaies. S’extraire de la zone euro comporte des exigences (le secret absolu), des risques (comment éviter les fuites de capitaux), des problèmes logistiques (comment fabriquer rapidement des billets en drachmes), des problèmes institutionnels (ranimer la banque centrale grecque jusqu’alors en veille)… Surtout, les Grecs, ayant peur de l’inconnu, ne veulent pas abandonner l’euro pour une monnaie de singe. Ils n’ont donc pas fini de pénaliser la monnaie unique. Au point de la couler ?

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