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Jérusalem : le jeu dangereux de Netanyahou

Le retrait des portiques de sécurité de l’Esplanade des Mosquées a affaibli « Bibi ». Mais celui-ci continue de jouer à franchir la ligne rouge. Décryptage.

La vidéo, publiée vendredi par le quotidien israélien « Haaretz », est stupéfiante. Dans les rues de la vieille ville de Jérusalem, une foule de Palestiniens, dense comme un poing fermé, est à l’arrêt. A quelques mètres au dessus d’elle, sur le toit d’une bâtisse décatie, des soldats israéliens. Ils regardent la foule, se penchent. L’un d’eux dégoupille une grenade assourdissante et la lance, à bout portant, dans la foule qui s’agite soudain de convulsions paniquées.

Alors que les autorités avaient pourtant retiré les portiques de sécurité de l’Esplanade des Mosquées deux jours auparavant, la scène, qui s’est déroulée jeudi 27 juillet dans la vieille ville, résume à elle seule les tergiversations de l’exécutif israélien.

Un jeu à somme nulle

Depuis l’assassinat par trois Arabes israéliens de deux policiers, sur l’Esplanade des Mosquées le jeudi 14 juin, l’affaire dite « des portiques » connaît bien des rebondissements. Netanyahou, après avoir cru pouvoir profiter de l’événement pour  installer des dispositifs de filtrage (détecteurs de métaux, barrières métalliques, nouvelles caméras), est contraint, mardi matin, de les retirer.

Opéré sous la triple pression de la rue palestinienne, du roi Abdallah II de Jordanie, et, dans une moindre mesure, de la communauté internationale, ce retrait sonne dans ses rangs comme un aveu de faiblesse. Un sondage, publié mardi 25 par la chaîne israélienne Channel 2, indique que 77% des Israéliens interrogés considèrent le retrait des portiques de sécurité comme une « capitulation ». Pour beaucoup d’Israéliens, le Premier ministre a trop cédé. Le quotidien « Haaretz », qui affirme que « l’autorité de Netanyahou est en train de s’effriter, son système immunitaire de s’affaiblir », évoque la lettre que le mouvement de jeunesse du  Likoud a envoyé au Premier ministre : ils s’y affirment « dégoûtés » par la décision du chef de l’Etat.

Esplanade des Mosquées : les coulisses de la sortie de crise entre Israël et la Jordanie

Parallèlement, la séquence apparaît comme « une victoire pour les Palestiniens », comme le déclare dans « Libération » Samer Nuseibeh, membre du conseil islamique suprême et plus haute autorité religieuse du pays. « Un mouvement d’une telle ampleur est sans précédent depuis la première intifada », insiste-t-il. Jeudi matin, à la satisfaction de l’envoyé spécial des Etats-Unis, Jason Greenblatt, qui salue « les efforts accomplis par chacun pour faire descendre les tensions », le Waqf, la fondation pieuse chargée de gérer l’esplanade, lève le boycott de l’Esplanade. Dans une atmosphère de liesse, des milliers de Palestiniens y affluent alors, parfois avec des enfants, pour les prières de l’après-midi.

L'esplanade, troisième lieu saint de l'islam situé à Jérusalem-Est annexée par Israël, avait été fermée le 14 juillet après une attaque meurtrière contre deux policiers israéliens, et la police avait ensuite mis en place aux entrées du site des mesures de sécurité controversées, entraînant le boycott des fidèles musulmans.

© Copyright 2017, L’Obs L’esplanade, troisième lieu saint de l’islam situé à Jérusalem-Est annexée par Israël, avait été fermée le 14 juillet après une attaque meurtrière contre deux policiers israéliens, et la…

Le choix de la violence : provocation ou désescalade ?

Mais le calme est de courte durée. L’annonce, dans l’après-midi, de la fermeture d’un des accès à l’Esplanade, la Bab al-Houta, réveille la litanie des affrontements, jets de pierre et tirs de balles en caoutchouc. Dans les rues adjacentes, des fidèles sont dispersés par des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes. Selon le Croissant rouge, 115 Palestiniens sont blessés à cette occasion, 120 sont arrêtés. Prévoyant un retour des affrontements vendredi, jour de la grande prière, le chef de la police de Jérusalem annonce un renfort de 3.500 gardes supplémentaires pour boucler la vieille ville. Interdiction est faite à tous les hommes de moins de 50 ans de venir prier sur l’esplanade, tandis que certaines rues sont soumises à restriction. Revanche symbolique, le drapeau palestinien, dressé sur l’esplanade par des fidèles, est mis à bas.

Dans ce contexte, les jets de grenades assourdissantes sur la foule assemblée paraissent tonner comme l’amère réaction d’un mauvais perdant. « La provocation comme ultime arme de Netanyahou », tweete ainsi l’historien Vincent Lemire, spécialiste de l’histoire de Jérusalem, en commentant la vidéo précitée.

Grenades assourdissantes lancées des toits sur les Palestiniens venus célébrer leur victoire. La provocation cô ultime arme pour Netanyahu https://twitter.com/marquardta/status/890693652829306881 

Pour se remettre du retrait des portiques et retrouver sa stature, Netanyahou a en effet redoublé d’ardeur droitière ces derniers jours. Il a notamment promis « l’extension des frontières d’Israël » par l’annexion de colonies en Cisjordanie, réclamé le rétablissement de la peine de mort pour le jeune auteur de la mort des trois colons dans la colonie d’Halamish ou encore essayé de bannir du pays la chaîne de télévision qatari Al-Jazeera, jugée favorable aux violences. Mardi, il s’est même affiché dans une accolade paternelle avec « Ziv », le garde israélien qui a tué deux jordaniens, dimanche 23 juillet, après s’être fait agressé au tournevis par l’un d’eux.

Mais au-delà de l’éventuelle provocation, la débauche de moyens militaires déployés pourrait bien révéler une crainte de l’escalade. Xavier Guignard, chercheur en sciences politiques à Paris I, perçoit dans la violence de la répression policière « une peur de l’intifada ». Le bannissement des jeunes sur l’Esplanade, de même que les opérations d’intimidation sur la foule, seraient ainsi un moyen d’ »étouffer dans l’œuf » toute manifestation susceptible de se muer en mouvement populaire d’ampleur.

Et ce alors même que les autorités religieuses palestiniennes ont annoncé jeudi la fermeture de toutes les autres mosquées de la ville pour amplifier le rassemblement sur l’Esplanade. Frapper fort pour décourager. Cette stratégie permettrait ainsi à l’exécutif israélien de répondre à un double impératif politique et stratégique : satisfaire la droite israélienne en faisant l’étalage d’une fermeté protectrice, et dissuader les Palestiniens d’exprimer leurs aspirations populaires dans la rue. « Toutes les mesures de sécurité nécessaires sont prises pour empêcher et répondre à toute irruption de violence », a ainsi souligné la police. Mais rien n’est réglé pour autant.

Un conflit éternel ?

Car ces heurts révèlent l’extrême densité symbolique que revêt pour chacun des deux acteurs l’Esplanade des Mosquées. Xavier Guignard rappelle ainsi qu’une loi fondamentale, votée à la Knesset en 1980, fait de Jérusalem la « capitale éternelle et indivisible » de l’Etat d’Israël. Ils « sanctuarisent alors juridiquement, selon lui, leur future annexion de la ville ».

Or c’est contradictoire avec les aspirations palestiniennes, soutenues à l’époque par l’ONU, de faire de Jérusalem-Est la capitale de leur futur état. La ville étant de facto contrôlée par Israël, l’Esplanade des Mosquées, encore sous contrôle jordanien, demeure « le dernier résidu de souveraineté arabe à Jérusalem qui permette de s’accrocher à l’idée d’un futur Etat palestinien avec Jérusalem comme capitale ».

Pour les Palestiniens, perdre ce sanctuaire de souveraineté, c’est perdre définitivement de vue l’horizon – aujourd’hui très compromis – d’un futur Etat. D’où l’extrême sensibilité du site : outre la deuxième intifada, déclenchée par le passage d’Ariel Sharon sur l’Esplanade en septembre 2000, des heurts avaient déjà éclaté en 2015 à la suite de l’installation de caméras de surveillances par les services israéliens. Et Mahmoud Abbas avait déjà prévenu que « Jérusalem-Est et les lieux saints chrétiens et musulmans constituent une ligne rouge ». Or la politique de Netanyahou, encouragée par sa droite, consiste précisément à jouer avec cette ligne rouge sans jamais la franchir totalement. Il a reculé cette fois, mais il ne devrait pas tarder à la titiller à nouveau.

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